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from Aux frontières de la soif

Fito regarda sa montre. Six heures cinquante, il serait à l’heure à son rendez-vous. Les phares de la jeep éclairaient furtivement les troncs tourmentés des neems au bord de la Nationale numéro un. Le trafic était fluide, la voiture filait vite. Une transition brusque et libératrice par rapport aux encombrements qui l’avaient retenu près d’une heure, jusqu’à la sortie de  Bon Repos. Fito avait un peu froid mais il ne régla pas le climatiseur. Il laissait son sang se refroidir. Dans un moment il allait suer toute l’eau de son corps sous un abri  de bricoles. La végétation diminuait au fur et à mesure de sa progression. Il atteindrait bientôt le carrefour de Route Neuf, croisement de tous les risques, à la sortie de Cité Soleil. Il les vit debout sous un bouquet de lauriers rose. Il savait les trouver là, comme les autres fois, mais à leur vue son cœur cogna fort dans sa poitrine, et sa gorge se serra. Il laissa l’asphalte, engagea le tout-terrain sur l’accotement en terre battue et déverrouilla les portières. Quand les deux hommes montèrent à bord, la nuit s’engouffra dans la cabine du véhicule. Il n’y avait presque pas de bruit dehors, des cigales crissaient dans les touffes de ronces alentour et, au loin, le moteur d’une puissante génératrice ronflait.

Dans la voiture les trois hommes échangèrent un bref salut. Au bout d’environ un kilomètre, l’oncle dit :  ralanti… vire la a, patron.[1]  Fito prit un chemin pierreux sur la droite. Il fallait d’abord longer Corail, le camp de sinistrés aux rangées ordonnées de tentes plantées par les soldats étrangers. Canaan, plus haut, couvrait dans la plus parfaite anarchie une coulée de mornes nus dominant la route du Nord et rejoignant sur l’autre versant, en direction de la Nationale no. 3, les contreforts du Morne-à-Cabris. Une terre de tuf, ingrate et chaude. Quelques rares touffes de neems et des cactus auxquels les déplacés avaient arraché des carrés d’emplacement. Canaan, un mélange de femmes, d’enfants, d’hommes, de rires et de pleurs, de faims et de soifs. Une agglomération chaotique de carrés en contreplaqué et de maisons-bâches à dominante bleue, étampés de sigles internationaux, qui avait grandi comme un immense champignon, rampant vite d’un morne à l’autre, les recouvrant d’une maille de vies déplacées. Au-delà du chaos apparent, une organisation subtile régissait l’endroit. Il y avait déjà Canaan 1 et Canaan 2 et au rythme de l’avancée humaine d’autres Canaan continueraient de s’étendre dans les creux assoiffés de la terre. Quelques maisons en dur poussaient ça et là, établissant au lieu sa topographie de bidonville officiel en devenir. Et la poussière partout,  dans les cheveux, les yeux, les mains, la raie des fesses, les jambes, incrustée au plus intime des vies.  L’eau rare comme le sang. Un endroit sec et seul. Canaan, envahie et proclamée terre promise dès le lendemain du séisme par quelques centaines de sinistrés de la zone. Un an plus tard, et selon des statistiques peu fiables, ils étaient quatre vingt mille. Une ONG cherchait de l’eau et promettait l’installation d’un système d’adduction, on attendait depuis plusieurs mois. Entretemps, il fallait acheter le précieux liquide. Au début, quelques camions-citernes commandités par des organisations caritatives venaient déverser leur réservoir dans les seaux et les drums du peuple. Une lutte s’engageait alors ou les plus forts gagnaient la plupart du temps. Une eau qui ensuite était découpée comme des petites pièces de lard et revendue au prix fort. À Canaan tout avait un prix, l’emplacement de terre spoliée,  l’eau rarissime, la quincaillerie, les soins de beauté, le pain, l’internet, l’improbable sécurité, la marijuana et les boules de crack, le sexe sous toutes ses formes.

Le chemin s’arrêta devant un bouquet de bayahondes, il fallait continuer à pied. Fito lança sa cigarette qui tomba dans une grappe d’étincelles. Il mit ses clés dans la poche droite de son pantalon. Il sentit ses semelles en caoutchouc mordre les cailloux du sentier. Une brise forte et douce soufflait, ouvrant le ciel. Les Cananéens désertaient le camp aux heures du soleil. Impossible de rester une heure sous une tente sans mourir de chaleur ou entrer dans une sorte de coma de la soif. Où allaient-ils ? Certains avaient un boulot régulier dans les rares usines de Vareux, d’autres vendaient toutes sortes de petits trucs à Bon Repos, à Damien, vers l’aéroport Toussaint Louverture ou jusqu’à Port-au-Prince, d’autres encore traficotaient des substances défendues. Mais les autres, les vieux, les enfants, dans quel silence déshydraté traversaient-ils le jour? Fito se le demandait parfois mais il n’avait jamais eu le courage de poser la question à un habitant de camp. Quand tombait la nuit et qu’une brise fraîche montait de la mer l’espace renaissait. Canaan semblait vivre doucement, quelques dizaines de mètres plus haut, dans la solitude des mornes, déjà des éclats de voix et de musique lui parvenaient. La montée était raide, Fito haletait un peu. Des lampes à kérosène et des bougies éclairaient certaines des tentes, de loin on croirait les voir brûler. Des petites génératrices ronflaient en de rares endroits,  pour faire marcher les affaires, le petit commerce honnête ou malhonnête. La lumière autour de ces points attirait les Cananéens. Derrière la transparence des bâches, chaque abri survivait dans des conditions extrêmes. Il y avait une tente tenue par un pasteur protestant pour le culte. Plus loin, une voyante aveugle tirait des cartes à vingt-cinq gourdes la séance. Canaan s’organisait pour se projeter dans l’avenir. Un comité de cananéens et cananéennes concernés s’était même constitué en structure d’encadrement et faisait office d’interlocuteur politique. Ce comité essayait d’établir son autorité, de suppléer à l’absence de l’État qui ne savait rien de leur existence. Il essayait de monter des brigades de sécurité, les voleurs et les violeurs volaient bas dans le camp, il suffisait d’une lame de rasoir pour pénétrer sous une tente… Mais sans moyens matériels, tout cela n’était encore qu’un vœu pieux. Mais ils avaient déjà reçu des visites de porte-paroles de candidats au deuxième tour des élections qui arrivaient dans quelques semaines. Canaan était une force endormie, un malè pandye[2]. Un vivier en puissance pour les besoins du politique et de l’humanitaire.

Le petit jeune avec les dreadlocks resta sur les lieux, pour surveiller la jeep. L’autre, l’oncle, prit les devant, s’engagea dans un corridor sur sa gauche.  Fito le suivit, posa le pied dans la ruelle et bascula dans une autre dimension. Tout changeait alors. Chaque visage qu’il croisait le menait vers un paradis en enfer, un bonheur indicible dans lequel il pénétrait comme un somnambule. Il pouvait se perdre alors dans la promiscuité dense, dans la proximité dangereuse et fascinante vécue au plus intime du peuple et s’oublier enfin. Il n’était personne, il n’était nulle part. Son pouls s’ajustait à celui du camp, aux bruits et aux ombres, aux relents de pissat qui montaient par intermittence avec la brise. Au choc mat des coups frappant parfois les chairs des femmes, aux cris du ventre, à la douleur banale, anesthésiée par la peur. Il connaissait les éclats de rires des filles qui bavardent entre elles, rêvant d’amour et de partir un jour rejoindre un parent aux Etats-Unis, au Canada ou en France, l’œil morne des hommes assis dans l’ennui ou dans l’attente des numéros gagnants à la borlette,[3] les enfants en culottes accrochés aux jambes des mères ou jouant avec des jouets cassés, made in China. Il côtoyait des hommes et des femmes qui faisaient métier de survivre, au jour le jour, la bible sous l’aisselle et remerciant Dieu du simple fait de respirer. Il y avait des enfants qu’on prostituait dans quelques maisons-bâches. Il y avait des gangs, des armes et des intentions latentes d’ôter la vie, toujours pour de l’argent. Il se savait en danger en ce lieu mais ce danger même le portait à vivre, s’insinuait dans son sang comme une drogue, le boostait.  Fito connaissait la respiration du camp, sa forme, ses odeurs, ses éclats de voix et ses chuchotements. Les Cananéens n’avaient pas fait les rues étroites, si jamais on devait construire une ville, ou si jamais il y avait le feu. Si jamais…

Il venait pour la sixième fois ce soir, il venait toujours un vendredi. Chacune de ses visites était son commencement et sa fin. Après, il émergeait de Canaan exalté, mais inquiet. La poussière blanche du camp couvrant ses chaussures. Brûlant des stigmates de son propre dégoût. Déjà solitaire. Déjà luttant contre ses démons. Déjà sachant la fatalité du retour. À chaque fois son guide le menait dans une ruelle différente, dans un point différent du camp. Il n’était pas très bavard, son guide, sauf pour lui indiquer les accidents du chemin. Sauf pour lui chuchoter parfois, question de le faire patienter : Patron nou jwenn yon bon ti bagay pou wou wi. Bon zenzenn ![4]  L’oncle croisait parfois des hommes qu’il reconnaissait dans l’ombre de la nuit. Une rapide connivence. Ils se saluaient vite en se frappant les poings :

-Sak pase, baz ? Gason ap mache?[5]

-Anfòm, bròdè pa m... nèg poze...

Fito  ne savait jamais à l’avance vers qui il le menait. Mais la surprise valait toujours l’attente. Pour l’étude de l’implantation des logements sociaux qu’il devait exécuter, Il avait visité plusieurs camps, ceux de Port-au-Prince, le méga camp de l’ancienne piste d’aviation de Bowenfield, un autre à Santo dans la Plaine du Cul-de-Sac et finalement Canaan, l’indicible. Il avait fait des  évaluations techniques, des relevés topographiques, il avait interrogé des déplacés sur leur mode de vie, sur l’approvisionnement en eau, leur problème de transport, sur ce qu’ils attendaient d’un nouveau lieu de résidence. Il comprenait la nécessité de donner une réponse locale et rationnelle aux besoins. Il fallait faire un travail différent, respecter la douleur des gens. Ça ne servait à rien de venir avec des projets prêt-à-porter qui ne marchaient pas. Il fallait les éduquer, leur apprendre à vivre dans d’autres conditions et dans d’autres types de logements. Il fallait l’énergie et la foi qui soulèvent les montagnes pour combattre la corruption qui pourrissait les institutions, qui tuait l’espoir dans l’œuf. Fito s’enthousiasma, travailla, proposa, se battit contre les moulins à vent du système, s’acharna, déchanta, déprima. Le poids du statu quo le suffoqua. Canaan l’engloutit.

Nul étranger aux lieux ne pouvait prétendre retrouver seul son chemin dans cet immense camp, ce labyrinthe où vivaient près de cent mille âmes. Il y avait trop de façons de s’y perdre. On y pénétrait par plusieurs chemins qui se ressemblaient tous. Il fallait un guide, l’un de ces hommes qui vivaient de la chair et du sang du camp. Fito suivait son éclaireur, tendu, attentif à chaque détail s’ouvrant sous ses yeux. Il faillit bousculer l’homme qui s’arrêta soudain devant un carré aux cloisons en plywood. A quelques pas, une femme assise sur un minuscule banc faisait bouillir des spaghettis dans une casserole. La fumée des tisons les enveloppa et épaissit la nuit. L’homme lui glissa quelques mots et elle hocha la tête, sans regarder dans la direction du visiteur. Le guide se tourna vers Fito et lui montra d’un signe de la main le rideau barrant la porte. Fito  évita aussi de regarder la femme et, le front moite, se faufila sous le tissu. Il y avait une bougie allumée sur une soucoupe, à droite de l’entrée, une natte sur la terre battue de l’espace étroit, une chaise coincée entre la natte et la cloison en contreplaqué, et Mirline couchée sur la natte, la tête relevée par un oreiller, l’attendant. Comme l’avaient attendu Kétia, Fabiola, Rosemé, Esther, Medjine… Il leur demandait toujours leurs prénoms, c’est tout ce qu’il gardait de ses rêves éveillés à Canaan. Le guide lui avait dit que Mirline avait plus ou moins onze ans, qu’elle était orpheline depuis le séisme, qu’il était son oncle, qu’il faisait cela pour donner à manger aux autres enfants dont il s’occupait. Il disait la même chose à chaque fois. Cet homme était surement l’oncle de toutes les petites filles à vendre du camp. Une histoire parmi tant d’autres. Vraie ou fausse, cela importait-il vraiment ? Tant qu’il y aurait une demande de chair fraiche, cet oncle tirerait des petites nièces de son chapeau comme un magicien de la déviance. Fito payait en dollars américains et à l’avance. Lui, il était sûr d’avoir cinquante cinq ans, mais c’était son âge dans un autre monde, dans une autre vie. Elle portait un short en jeans, à l’ourlet effiloché et un tee-shirt rose sans manches. A la place des seins, deux bourgeons se devinaient, durs, tendus de peur. Ses membres graciles bougeaient imperceptiblement. Elle n’avait pas encore de poils sous l’aisselle. Fito remarqua le vernis rouge écaillé sur ses ongles de pieds et s’en irrita.

Les grands yeux de l’enfant absorbaient la lumière de la bougie. Sa peau noire luisait. Une multitude de petites tresses couronnait sa tête, son front, son nez aux narines épatées et tremblantes, sa bouche largement fendue. Elle sentait la feuille de basilic dont sa mère avait dû la frotter pour la protéger des malheurs visibles et invisibles. Une odeur verte et musquée qui le remua, provoqua le durcissement de son sexe affolé. Mirline, sans le toucher, instillait déjà une douceur insupportable dans ses veines palpitantes. Une jubilation au bord du vertige. Il en pleurerait. Elle était belle, presque irréelle. Fito s’agenouilla à côté d’elle. Il ne trouvait pas les mots à lui dire, mais son corps lui en chuchotait tant. Il la désirait tellement mais ne voulait surtout pas lui faire de mal. Comment le lui faire comprendre ? Elle remonta ses jambes et il absorba le mouvement souple des muscles de ses cuisses, de sa chair neuve, comme la tête d’une source. Fito transpirait à grosses gouttes, sa chemise était déjà trempée. Il serait resté à la regarder et la toucher doucement, toute la nuit. Mais il n’avait qu’une heure pour frôler l’éternité sous la peau de Mirline. À Canaan aussi, le temps c’est de l’argent.



[1] Ralentis… tourne ici, patron.

[2] Bombe à retardement.

[3] Loterie populaire.

[4] Patron on t’a trouvé un petit bijou.

[5] - Salut, mon frère. On fait une petite trotte ?

- Tout va bien, mon frère… tranquille…