View this article in English | bilingual

Besoins primaires

Ils arrivèrent ensemble, une paire de papillons aux ailes jaunes et vertes, bariolées et frémissantes. Ils se posèrent ça et là sur les fleurs d’hibiscus entourant la piscine et le jeune garçon s’émerveilla de leur grâce si insouciante.

 

            L’envie de peindre lui gratta les paumes. Envie de prendre les pinceaux qu’il cachait au fond de son placard, à l’abri des regards méprisants et moqueurs de ses camarades, des commentaires acerbes de son père qui aurait voulu qu’il manie plutôt l’équerre et dessine des croquis de  complexes commerciaux à l’instar de cette lignée d’architectes-ingénieurs dont il était le dernier descendant.

            Dans sa tête, le jeune garçon imagina les couleurs à utiliser, les formes à créer et toute la charge de beauté et de fragilité à faire revivre sur le canevas. L’envie le prit d’aller dans sa chambre, de s’attabler devant son matériel de peinture ; peut-être qu’alors il se sentirait moins triste, moins inutile, moins seul. Depuis trois mois, il n’avait pas touché à ses pinceaux, depuis le dernier esclandre de son père qui l’avait traité d’ingrat, parce qu’il avait osé dire qu’il existait d’autres avenues dans la vie que d’être ingénieur-architecte.

            Oui, il était temps pour lui de faire ce dont il rêvait et d’arrêter d’avoir si mal en voulant plaire aux autres. Mais avant, il passerait par la cuisine rafler quelques uns des biscuits au fromage que Josette laissait toujours sur le comptoir.


 

            Elle avait faim, encore. Il lui semblait que la faim ne la quitterait jamais. Ces pains de mie qu’on lui servait le matin ne la remplissaient qu’à demi jusqu’au repas du midi. Dieu seul sait combien ils étaient lourds pourtant, et la généreuse couche de beurre d’arachide dont ils étaient couverte les rendait encore plus costauds. La cuisinière ne rechignait ni sur le sucre ni sur  le café. Pourtant elle avait toujours faim, sans doute parce que sa nourriture dépendait de quelqu’un d’autre, il fallait qu’on la lui donne, il fallait attendre que les maitres de maison et les enfants soient servis avant que les domestiques reçoivent leurs repas. C’était ainsi. De se plaindre n’y changerait rien. C’était l’ordre des choses. D’ailleurs, elle touchait relativement bien, avait son jour de sortie, une petite chambre décente pour s’allonger le soir, deux semaines de vacances chaque été.

            Des gens corrects ses patrons, pas méchants, parfois indifférents comme tant d’autres, ils vous regardaient sans vous voir. Ce n’était pas de leur faute s’ils avaient beaucoup d’argent, si ce qu’ils dépensaient en une semaine au supermarché Caribbean couvrait largement son salaire mensuel à elle. Elle ne se plaignait pas mais elle avait toujours faim. Même lorsqu’elle essayait de ne pas penser à la nourriture, des odeurs de riz au hareng, des images d’ignames douces et de légumes à l’étouffée venaient la hanter. Enfant, elle avait du se battre pour se rassasier. Ils étaient cinq à la maison, plus deux cousins orphelins recueillis par sa mère. Les plus grands s’arrangeaient toujours pour s’approprier les meilleurs morceaux, les plus grandes parts. Elle, chétive et plus jeune, se retrouvait souvent, le nez coulant, les yeux larmoyants, l’assiette à demi vide.          

            Elle avait fini sa lessive. Demain, il faudrait entamer le repassage, les maillots des enfants qui fréquentaient tous deux l’école américaine, comme la plupart des gosses de ce quartier de gens aisés, les chemises de monsieur, à l’exception de celles qu’ils n’envoyaient pas au pressing, les innombrables jupes en coton de madame qui constituaient une part essentielle de son look pratique et confortable. Une fois elle avait vu l’étiquette oubliée par mégarde dans une de ces chemises blanches. Un argent fou, une somme inimaginable pour cette élégance naturelle et simple!

            La faim la reprit aux tripes. Elle ne pourrait pas attendre la petite collation du soir, les fritures de la marchande du coin et la tasse de tisane au gingembre qui rendait plus agréables les soirées de janvier  un peu trop fraiches à son gré. En attendant, elle allait traverser chez les voisins d’en face. La cuisinière gardait toujours du café au chaud avec des biscuits au fromage et de la confiture pour les enfants. Elle lui en offrait à chaque visite. Oui, il était temps de faire une pause.

            Il ne comprit pas pourquoi les murs de la salle à manger semblaient danser devant lui. Debout, immobile à mi-chemin entre le hall et la cuisine, il regarda les tableaux s’écrouler et tout un  pan de mur se fendiller. Combien de temps  avant qu’il ne songea à s’abriter ? Où ? Comment ? Des voix lui parvenaient de la cuisine, tout un ensemble de mouvements bruyants, assourdissants. Il s’y précipita, obéissant au puissant atavisme l’exhortant à se rapprocher des autres humains dans cet univers où les choses semblaient obéir à des lois inconnues et se démarquer des hommes.

            Dans l’arrière-cuisine, elle portait le café à ses lèvres lorsque la maison se mit à trembler avec une telle force que la tasse lui échappa des mains et que le liquide brulant éclaboussa ses pieds. Elle n’eut pas le temps d’avoir mal. A sa droite, Josette murmura « L’Eternel est grand » avant de s’affaler sur le sol sous l’impact d’un grand buffet en bois clair qui s’écrasa avec fracas.

            D’un bond, le jeune garçon et la femme se précipitèrent vers la sortie arrière. Elle était plus proche mais il était plus jeune, plus habile, ils y arrivèrent en même temps.  Les pans de murs, les briques et blocs de ciment, les bris de vaisselle que grand-mère Yvette avait ramenées de son dernier voyage en Italie pour le 25ème anniversaire de ses parents, une chaussure gauche, comment avait-elle atterri ici ?, tant d’obstacles leur barraient la route.  Heureusement que son petit frère n’était pas à la maison, mais où était-il ? Dans quel état ? Surtout, ne pas y penser. Une poussière intense obscurcit l’espace. Il faut que je sorte d’ici. Il longea les mains et rencontra une poitrine, des seins de femmes, palpitants, vivants. Une odeur forte d’aisselles en sueur lui parvint également avec une curieuse senteur de savon de lessive au citron. Ce n’était pas Josette, il avait aperçu ses jambes brisées dépassant du vaisselier de sa mère, sur le carrelage de l’arrière-cuisine. Un visage familier cependant, quelqu’un du quartier. Oui, elle travaillait en face chez les parents de Michael et de Sophia. Où était donc sa mère à lui ? En train de faire ses exercices au sol, là haut à l’étage. Existait-il encore l’étage ? Ne pas y penser. Il tata à nouveau le corps de la femme à ses cotés, assez longtemps pour confirmer qu’elle était bien vivante. Elle repoussa sa main d’un geste brutal et geignit avec plus d’irritation que de douleur.

            Elle avait tout de suite reconnu le fils de la maison, un gringalet ayant toujours l’air mal dans sa peau, avec des vêtements qui semblaient avoir été choisis contre son gré. Elle pouvait à peine le voir maintenant dans le noir caverneux qui les entourait.  Disparus les murs jaune ocre, les fenêtres en arc et les rideaux de toiles. Où donc était parti le soleil ? Elle pensa à ce fils de 5 ans qu’elle avait eu par erreur à 17 ans et que gardait sa mère à Anse à Foleur. Serait-il orphelin pour de bon avant la fin du jour ? Serait-il vivant ? La panique  coupa sa faim habituelle et lui tordit les entrailles. Elle gémit par réflexe mais savait qu’elle n’avait rien de cassé. Elle voulut se relever mais se sentit coincée et ne put que soulever son buste.

       

            Combien de temps avant d’arriver à s’accoutumer au noir pour y voir assez et pousser les objets et débris, trouver une position plus confortable, distinguer les traits de l’autre, formuler une pensée qui ne soit pas pure terreur. Il avait décidé de s’attaquer au coté ouest qui selon lui devait correspondre à la porte arrière. L’effondrement des murs ne leur permettant pas de se tenir debout, accroupis ou couchés, ils écartaient des objets de toutes sortes : des planches de bois sortis d’un placard démoli, des morceaux de céramique vestiges d’un comptoir détruit, des bris de verre.   La soif le désorienta et il s’appuya une seconde contre les parois de ce qui fut la cuisine. L’image de son petit frère et de sa mère lui mit les larmes aux yeux mais tout de suite il réfréna son angoisse. La femme marmonnait des mots incompréhensibles mais travaillait sans relâche. Un instant, elle lui jeta d’un ton catégorique : «  Je dois nous trouver à manger ».

            Ils sombrèrent dans un rituel de déblayage entrecoupé de pauses engourdies. Elle avait fourragé un peu partout et récupéré des biscuits au fromage et des canettes de jus de fruits et de sodas. Il l’entendait souvent grignoter avec comme de la joie dans le bruit de sa mâchoire. De temps à autre, après des minutes ou des heures, ils se laissaient tomber sur le sol. Tout naturellement il se retourna vers elle. Le sein de la femme vint se blottir contre son torse, il en sentit la chaude rondeur et en oublia sa fatigue et la peur. Pour un moment. L’instant d’après ils avaient tous deux succombé au sommeil.

            Lorsqu’il se réveilla elle lui tournait le dos, la forme de son corps replié évoquant une tache claire et ronde à cause de la jupe bleu ciel qu’elle avait enveloppée autour de ses jambes.    

            Il fut le premier surpris de l’intensité de son désir. Un sentiment sauvage, non pas ce besoin sans conviction ni passion qui précédait les attouchements ponctués de mots d’anglais qu’il chuchotait lorsqu’il faisait l’amour avec sa condisciple de classe « Fuck me please ! » « Baby !oh baby ! it is so good ! ».  Dans un couloir  déserté, dans sa chambre en l’absence de ses parents, dans ces parties où les adolescents faisaient n’importe quoi sous des lumières tamisées, avec la tolérance amusée des adultes, convaincus que c’était chic puisque cela se faisait « à l’étranger » !          

            Il s’approcha d’elle et posa sa main sur un sein, comme un tremblement violent qui lui venait du dedans et grandissait au fur et à mesure qu’il sortait de son corps. Un tremblement aussi doux que les ailes frémissantes des papillons. Tout naturellement, elle se laissa glisser sous lui et remonta sa jupe.

            Lorsqu’ils sortirent des décombres, trois jours d’éternité après le séisme, dans le brouhaha des retrouvailles, des pleurs et de la peur, nul ne remarqua qu’ils se tenaient par la main. La première, elle se dégagea et sans se retourner, s’éloigna de lui.      

27 janvier 2010