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Le scandale de Zacharias Ascaris

Tout débuta il y a cinq ans, bientôt six. Ballast Publishing, une jeune maison d’édition britannique, venait de lancer le premier (et dernier) roman de son catalogue : Le scandale de Zacharias Ascaris – et rien, non, vraiment rien ne laissait présager les bouleversements que provoquerait ce texte.

Il fallait admettre que les aventures du jeune Zacharias Ascaris, quoique narrées avec un sens certain du suspens, n’avaient rien de très extraordinaire. Une bande d’adolescents, des rebondissements, de l’amour, une touche de surnaturel : la recette était éprouvée, mais peu novatrice, et ce livre sans relief aurait normalement dû s’évanouir au bout de quelques mois, emporté par le mouvement marémoteur de l’industrie littéraire.

Or, on connaît la suite : plus de 250 millions de copies de Zacharias Ascaris furent écoulées durant la première année, suivies, au cours de l’année suivante, de quelque 800 millions de copies supplémentaires en 67 langues.

Cet explosif succès faisait de Zacharias Ascaris le tout premier ouvrage de fiction à doubler le cap du milliard, ce qui le catapultait dans un club extrêmement restreint, à mi-chemin entre le livre des citations de Mao Zedong et la Sainte Bible.

L’auteure, une certaine Jane P. Menard, était « un secret enveloppé dans un mystère, niché à l’intérieur d’une énigme. » Trentenaire, blonde, jolie, elle n’apparaissait en public qu’à l’occasion de certains événements stratégiques. Elle rédigeait un blogue irrégulier et insipide où elle affirmait aimer les petits mammifères et les couchers de soleil, et insistait sur l’importance, pour un romancier, de « savoir s’effacer derrière sa création ».

J’étais doctorant à l’Université de Montréal, à cette époque, et comme la plupart de mes collègues, je n’aurais osé lire Les aventures de Zacharias Ascaris qu’enfermé à double tour dans un placard. L’effervescence médiatique qui entourait le phénomène me fascinait, en revanche, et je consacrai de nombreuses heures à la documenter dans ses moindres détails, accumulant fiévreusement des centaines de signets, de photocopies et de coupures de presse. Tout cela est aujourd’hui illisible, bien sûr, mais je dispose heureusement d’une excellente mémoire.

Je me rappelle clairement lorsque, vers la fin de la deuxième année, au moment où les ventes commençaient à plafonner, quelques centaines de clients d’Amazon signalèrent un étrange problème technique : tous leurs livres électroniques avaient été contaminés ou remplacés par un autre texte.

La plupart des lecteurs identifièrent très vite le texte parasite : il s’agissait du célèbre roman de Jane P. Menard.

Jamais on n’avait vu de corruption de fichiers de ce type. Amazon s’excusa, incrimina un serveur ancré au large de Hong Kong, et remplaça tous les titres corrompus sans frais. Les incidents se multiplièrent, cependant, jusqu’à toucher plusieurs fournisseurs, et on se résigna vite à suspendre les ventes de livres électroniques pour une durée indéterminée.

Les apôtres du papier exultaient : cette déroute servait leur cause mieux que n’importe quel argument, et on enregistra un regain d’engouement pour les librairies traditionnelles.

Personne ne soupçonnait que le livre papier connaîtrait bientôt le même sort.

On répertoria le tout premier cas dans une bibliothèque publique de Mainz, en Arizona : un exemplaire de Twilight, en l’espace de quelques jours, s’était entièrement transformé en copie de Zacharias Ascaris. Ce fut le début d’une vague de métamorphoses qui déferla sur les bibliothèques et les librairies du monde entier – quoiqu’il eut été plus juste de supposer que la métamorphose avait commencé depuis un moment, dans les entrepôts et les rayons reculés, et que l’on avait simplement tardé à la remarquer.

Je me souviens bien de mon premier contact avec une de ces copies. Je lisais un roman de William Gibson lorsque, soudain, en tournant une page, je me retrouvai en plein chapitre de Zacharias Ascaris

J’étais si abasourdi qu’il me fallut parcourir plusieurs lignes avant de comprendre ce qui se passait. J’examinai avec soin le livre. Aucun changement dans la typographie ou dans le pas de ligne, et peu importe l’angle dans lequel on examinait la page, il ne subsistait pas la moindre trace du texte original. Je revins à la page précédente, que je venais de terminer une minute plus tôt : elle s’était transformée entre-temps.

Dès cet épisode, je cessai de fréquenter les bibliothèques et les librairies. D’autres, plus optimistes, s’entêtèrent plusieurs semaines avant de comprendre.

Des rumeurs de complot circulèrent brièvement. On accusa Ballast Publishing d’entretenir une douteuse campagne de publicité – une présomption absurde puisque chaque nouvelle copie de Zacharias Ascaris contribuait à ralentir les ventes.

Les altérations, initialement peu fréquentes, se produisaient désormais partout. Tout le monde avait vu « une Copie » – on sentait ce C majuscule hanter la moindre conversation. En les examinant, on notait vite un singulier détail : le début du texte ne coïncidait que rarement avec le début du livre. Dès la première page, par exemple, on pouvait se retrouver au milieu du chapitre 34 – cet énigmatique passage où Zacharias battait le cyclope au ping-pong –, et si le récit se terminait au milieu du livre, alors il recommençait aussitôt, sans discontinuer, comme une chanson qui aurait joué en boucle.

Tous les livres n’en formaient plus qu’un seul, et la Galaxie Gutenberg se comportait comme un immense ruban de Möbius.

La « zacharification » n’avait touché jusque-là que des livres en anglais – où apparaissait (par une déconcertante logique) le texte de l’édition originale anglaise. Bientôt apparurent des copies allemandes dans le corpus allemand. Le portugais, le français, l’esperanto, l’italien, le japonais suivirent, et tant d’autres langues encore, et on rapporta même des copies dans les rares idiomes obscurs où le texte de Jane P. Menard n’avait pas encore été traduit, incluant quelques langues mortes.

C’est à cette époque que circula une information fort intéressante : un reporter du Wall Street Journal avait découvert que Ballast Publishing était, en quelque sorte, une compagnie fantôme.

Les employés et les cadres ne savaient rien des propriétaires, et la compagnie en tant que telle nichait au cœur d’une véritable matriochka juridique : Ballast Publishing appartenait à la compagnie INTBAL Holding B.V., laquelle appartenait à son tour à la Fondation Stichting INTBAL, enregistrée à Leiden, aux Pays-Bas. Quant aux droits sur le texte, ils relevaient d’IntBallast Rights B.V., laquelle compagnie appartenait dans l’ordre à Inter Ballast Holding S.A. (enregistré au Luxembourg) et Inter Ballast Holding (enregistrée aux Antilles Néerlandaises). Cette dernière compagnie, enfin, était gérée par une société fiduciaire de Curaçao – qui se révéla, après enquête, n’être qu’une simple façade.

Même les économistes en perdaient leur latin.

Pressées de révéler qui se cachait derrière ces différentes entités, les autorités légales avouèrent patauger dans la mélasse la plus totale : les propriétaires et bénéficiaires demeuraient introuvables, et tous les profits s’entassaient dans un compte bancaire de Zurich qui servait exclusivement à défrayer les frais de fonctionnement. Pas un franc n’avait été retiré par le bénéficiaire.

Il ne s’agissait pas d’un compte en banque, mais d’une fosse océanique.

Ballast Publishing étant désormais intangible, l’origine même du texte devint le véritable enjeu. Traquée jusque dans son bunker, la célèbre et élusive Jane P. Menard avoua n’être qu’une comédienne néo-zélandaise, fraîchement graduée du conservatoire d’Auckland, embauchée par une nébuleuse agence de publicité appartenant à la non moins nébuleuse INTBAL Holding B.V.

Qui donc avait écrit ce livre ?

Deux sinologues de l’Université Oxford suggérèrent que le texte n’avait pas été composé en anglais, mais qu’il s’agissait en fait d’une traduction. Selon eux, la première version de Zacharias Ascaris aurait été rédigée en mandarin, vraisemblablement dans un de ces ateliers d’écriture récemment apparus dans le Guangdong, puis traduite en anglais par un Coréen – certaines subtilités syntaxiques étaient, à cet égard, sans équivoques.

Pour la première fois depuis des lustres, la littérature défraya les manchettes. Elle accapara les bulletins télévisés, satura les ondes radio, congestionna la webosphère.

On vit des rabbins de Jérusalem brandissant, éplorés, ce qui avait été de très anciennes Torah.

On vit la Bibliothèque du Congrès désertée, des papiers gras jonchant le plancher.

On vit des bûchers improvisés sur les places de Paris, des conteneurs débordants de livres en Allemagne, des déchiqueteuses colossales en Inde qui pilonnaient jour et nuit le matériel pestiféré.

Cela ne dura guère. Les attentats de Dubaï chassèrent vite le sujet au second plan. En outre, on ne disposait toujours d’aucune explication et les journalistes répugnaient à invoquer des causes surnaturelles. Dans la rue, les badauds recouraient à tout un charabia pseudo-vaudou tiré du vocabulaire scientifique. Jamais n’avait-on autant entendu parler de nanotechnologie, de cage de Faraday, de mécanique quantique et de théorie des cordes. Tout le monde connaissait désormais le chat de Schrödinger, que l’on brandissait afin de décrire l’état d’un livre que personne n’aurait été en train de lire : ni intact, ni zacharifié, mais intact et zacharifié simultanément.

Les bibliophiles commencèrent à craindre pour leurs collections – ou ce qui en restait. Les coffres-forts les mieux blindés s’avéraient désormais aussi fragiles que de simples boîtes à chaussures. On s’accrochait à une dernière certitude : personne n’avait pu voir (ou filmer) une page en train de se zacharifier, et on en déduisait que le regard humain, même instrumentalisé, pouvait dévier le Phénomène.

On proposa la création de milices de veille, mais le projet s’avéra vite irréalisable : pour préserver un livre, en effet, il aurait fallu regarder chaque page en permanence.  Pendant quelques mois, un impressionnant dispositif de caméra protégea une copie du Livre des mormons, à l’Université d’Utah. Une anodine panne de courant fit cependant avorter l’entreprise, qui ne fut à ma connaissance imitée nulle part ailleurs.

Plusieurs lecteurs entreprirent d’apprendre leurs textes préférés par cœur – on commençait à deviner la valeur que prendrait bientôt une bonne mémoire. Malheureusement, la fulgurance du phénomène ne permit guère d’aller très loin. Quelques étudiants du Massachusetts Institute of Technology réussirent à mémoriser une cinquantaine de nouvelles de Ray Bradbury avant que son œuvre ne soit engloutie.

Le choix de Ray Bradbury pouvait sembler discutable – mais la situation s’aggravait  à un rythme tel que n’importe quel auteur, n’importe quel livre semblaient convenir. D’ailleurs, le Phénomène s’attaquait désormais aux manuels techniques, aux ouvrages de loi, aux encyclopédies, aux sites Web, aux posologies imprimées sur les flacons de médicaments, aux emballages et étiquettes, aux panneaux routiers, aux passeports, aux tableaux de bord…

Les cas de zacharification se produisaient sans cesse. Vous pouviez lire les ingrédients sur une barre de chocolat et, avant même d’avoir croqué la dernière bouchée, constater que la liste de glucoses, lactoses et autres lécithines de soya s’était transformée en un paragraphe de Zacharias Ascaris.

Partout où figuraient quelques mots, le Phénomène frappait.

Cette nouvelle étape engendra un regain d’attention médiatique – fort bref, car aussitôt écrit ou publié, le moindre texte journalistique se zacharifiait.

Alors que les informaticiens cherchaient des moyens pour prendre le Phénomène de vitesse, les ordinateurs cessèrent de fonctionner. Les couches supérieures de leurs systèmes d’opération se composaient de chiffres et de texte – désormais aussi vulnérables que n’importe quel emballage de tablette de chocolat.

Faute d’ordinateurs, les moyens de communication électronique flanchèrent brusquement – et l’humanité sombra, à l’aube d’un 1er novembre pluvieux, dans un grand silence préhistorique.

Radios, télévisions, ordinateurs, téléphones, GPS : tout était mort.

Même l’électricité vacillait.

Cela dura dix jours et dix nuits.

Puis, on exhuma ces antiques émetteurs qui avaient précédé le matériel informatisé, et qui prenaient la poussière ça et là, tout au fond des entrepôts.

Leur installation s’avéra laborieuse – car, bien sûr, les manuels d’instructions, les schémas techniques et même les inscriptions sur les appareils s’étaient transformés. Un peu partout, on vit des techniciens octogénaires reprendre du service, derniers gardiens du savoir, célébrés comme des demi-dieux grecs.

Les vieilles stations de radios analogiques recommencèrent à émettre au bout de quelques semaines, une à une, fragiles comme des chandelles. Leur influence restait régionale, mais assurait une circulation minimale de l’information. On se rassemblait le soir afin d’écouter les dernières nouvelles, assis autour de vieux récepteurs tirés des greniers et des caves.

Ainsi apprit-on que Zacharias Ascaris avait entre-temps continué à s’enfoncer, tel un réacteur nucléaire hors contrôle, dévorant des strates profondes de livres conservés sous clé et sous vide, dans des bibliothèques séculaires.

Il y eut, dit-on, quelques suicides lorsque les dernières Bibles de Gutenberg y passèrent.

Alors que nous pensions bientôt toucher le fond, les petits journaux calligraphiés qui circulaient depuis un moment commencèrent aussi à se transformer. La main humaine, dernier bunker de la culture écrite, tombait elle aussi.

La contagion gagna les dernières voûtes. La correspondance d’Isaac Newton, la Constitution américaine, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, les manuscrits de Balzac, Tolstoï et Bashô, les milliards de caractères tracés par des milliers de copistes médiévaux – tout cela reproduisait désormais les phrases fatidiques et familières de Zacharias Ascaris.

Le Codex Leicester, rédigé par Léonard de Vinci, fut tiré de son coffre-fort et examiné dans un miroir, sous la main tremblante d’un conservateur. Il y trouva de longs extraits de Zacharias Ascaris élégamment calligraphiés à l’envers.

La moindre liste d’épicerie, le moindre mémo griffonné au stylo se zacharifiait dès que l’on détournait le regard.

Voilà.

Quelque cinq ans ont passé depuis que le tout premier exemplaire de Zacharias Ascaris aura été placé dans la vitrine d’une librairie londonienne.

On voit encore des livres un peu partout, mais plus personne ne les lit. Ils ont perdu toute valeur – sinon comme combustible, isolant ou litière. Il ne reste plus que des lambeaux de ce que nous étions, de ce que nous écrivions.

J’ai vu, de mes propres yeux, certaines reliques : une liste d’épicerie en espagnol, une publicité de TWA arrachée d’un vieux numéro du National Geographic, un billet du métro de Toronto. On prétend qu’un tout dernier livre aurait échappé à la zacharification, un code de la route imprimé en Croate – mais qui accorde encore de l’importance à ces bouts de papier ? Ce sont de simples curiosités, des artefacts que nos enfants seront incapables de comprendre.

La tempête semble derrière nous, mais il ne s’agit que d’une impression superficielle. Certains spécialistes estiment que les archives manuscrites du monde seront entièrement zacharifiées sous peu ; déjà, on entend des témoignages à l’effet que les textes rédigés dans la pierre ou le métal seraient aussi affectés.

Nul besoin de futurologue pour deviner que, bientôt, les stèles égyptiennes du British Museum se zacharifieront elles aussi. La Pierre de Rosette reproduira trois versions de Zacharias Ascaris – hiéroglyphes, égyptien démotique et grec ancien –, et il en ira ainsi de tous les documents écrits, jusqu’aux plus anciens, jusqu’aux tablettes en argile sumériennes.

Que se produira-t-il lorsque la totalité du matériel écrit de l'humanité se sera entièrement zacharifiée ? Les plus optimistes prétendent que nous entrerons dans une nouvelle ère de l’oralité, libre et sereine. Grand bien leur fasse.

Pour ma part, je crois plutôt que l’Ascaris cherchera à poursuivre son invasion dans de nouveaux langages, sur de nouveaux supports. La parole – vibration immatérielle, intangible – n’offrira guère de prise au parasite, et sans doute ne restera-t-il, alors, que ces longues hélices de protéines qui composent notre code génétique.