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La Belle Amour Humaine

Entre ici et Anse-à-Fôleur. J’imagine que chez toi aussi les villes se suivent et ne se ressemblent pas. Il est des villes qui aboient et d’autres qui chuchotent. Il est des villes qui sourient et d’autres qui font la gueule. Des qui se peinturlurent comme une fille condamnée à faire le trottoir se déguise chaque soir pour partir au combat. Et d’autres qui ne montrent rien, ne vendent rien, ne font pas dans le show off ni dans la devanture, mais sourient sans forcer quand passe un visiteur. Ma ville sur mer, elle est comme ça. Ma vraie ville, c’est ici. J’y suis né et je connais ses bruits par coeur. Ses recoins. Ses désastres. Mais là-bas, c’est ma ville aussi. Enfin, mon village. J’y ai planté mes rêves. Et la terre qui t’appartient, c’est celle où tu plantes tes rêves. Celle que tu aimerais léguer à tes enfants. Lorsque nous arriverons là-bas tu pourras faire la différence. Ici, il y a ici et là-bas. Ici, c’est ville ouverte, scandale à profusion. Chaque jour il arrive par la route assez de familles nombreuses pour peupler une autre ville. Là-bas, dans le lieudit d’Anse-à-Fôleur où tu souhaites que je te conduise, c’est peu de monde, quelques copains, une poignée de vivants qui s’appellent par leurs prénoms et ne cultivent pas le vacarme. Les enfants y ramassent encore des coquillages, les portent à leurs oreilles, et la mer leur y chante quelque chanson secrète, sans deranger les autres. Les adultes n’élèvent pas la voix pour un oui, pour un non. Ils se fâchent rarement, et quand ça leur arrive, les enfants sourient dans leur dos, sachant que c’est un jeu de rôle, un faux orage, qui passera vite. Même les bêtes ne crient que chacune à son tour, quand besoin est, d’herbe ou de soin. Là-bas, les gens, ils braient pas comme ici. Quand ils optent pour le silence, même le rire leur passe par les yeux. Et lorsqu’ils parlent, y a encore du silence caché derrière leurs mots. Quand tu arriveras avec tes questions, ils te feront en guise de réponse des phrases enroulées comme des vagues dont le sens t’échappera si tu fais ta paresseuse ou ta fille de la raison pure et les interprètes à la lettre. S’ils te sortent des lapalissades comme quoi les dés ont six faces et que la nuit est parfois plus longue que le jour, ne va pas croire qu’ils sont débiles et te parlent pour ne rien dire, c’est un conseil d’ami qui t’invite à voir en toute chose l’avers et le revers. S’ils te demandent à quoi cela sert de découvrir l’astuce par laquelle le lait qui n’a pas de jambes s’arrange pour grimper jusqu’au coeur de la noix de coco, c’est qu’ils souhaitent que tu comprennes que peu de choses méritent qu’on en saisisse les origines, les pourquoi et les conséquences. Qu’il est des faits sans importance qui ne valent pas le bavardage, et d’autres dont les causes sont d’une telle profondeur qu’elles échappent à toute analyse, et qu’il convient pour être heureux de les laisser à leur mystère. “Laissez les choses à leur mystère.” Voilà ce qu’ils te répondront. C’est ce que mon oncle a dit à l’enquêteur venu de la capitale “s’informer des origines de l’incendie ayant détruit  les maisons soeurs de l’homme d’affaires Robert Montès et du colonel à la retraite Pierre André Pierre et causé la mort des deux illustres citoyens à une heure indéterminée entre le soir et l’aube dans le lieudit d’Anse-à-Fôleur”. Mon oncle, lui-même, comme les gens du village, appartient au mystère. Pourtant il n’est pas né là-bas. Pendant longtemps, il a vécu ici, enfermé dans son atelier, en plein coeur du vacarme, et gagné son pain à peindre des visages sur commande, se construisant au fil des ans une belle réputation de portraitiste. Ministres, dames du monde, notables, militaires, vieux mariés, jeunes mariés… il a mis sur ses toiles tous les visages solvables, indépendamment de la profession, de l’âge, du sexe, de la couleur. Le visage humain est, dit-il, la plus petite unité de la beauté et de la laideur des espèces vivantes, le plus petit territoire sur lequel s’affrontent la bonté et la cruauté, la bêtise et l’intelligence. Lorsque les médecins l’ont informé que nul traitement ne pouvait le guérir de la cécité annoncée, il a gardé le secret sur sa maladie et decide de se retirer dans une petite ville, de préférence au bord de la mer. Etrangement, du temps où il voyait, la mer ne l’attirait pas. Mais depuis qu’il habite l’ombre, sa maison sur la côte, c’est un peu comme sa barque. Il prétend qu’il suffit de quelques pas, de quelques brasses, d’un geste, pour lier sa vie à celle de l’eau. Que, surtout quand on n’y est pas né, on a l’impression qu’un village côtier, c’est une porte, que ce qu’il y a derrière, les terres intérieures, est moins grand, moins présent que ce qu’il y a devant : toute la largeur de l’océan. Chaque matin il se lève de son lit avec l’aide de Solène, elle lui ouvre la fenêtre et il s’installe dans son fauteuil pour regarder la mer. C’est là, devant sa fenêtre, aveugle et voyant, qu’il a reçu il y a vingt ans l’enquêteur venu de la capitale qui le dévisageait sans comprendre.

“Laissez les choses à leur mystère. Maintenant que je ne vois plus, je ne trouve pas meilleur usage de ma présence au monde que de regarder par la fenêtre. Oui, deux hommes sont morts, deux maisons ont brûlé. Mais est-ce là le plus important ! Un jour, vous aussi vous mourrez. Quand viendra l’heure, posez-vous la question qui compte : «Ai-je fait un bel usage de ma présence au monde ?» Si la réponse est non, ce sera trop tard, pour vous plaindre comme pour changer. Alors, n’attendez pas. Les circonstances de la mort n’offrent pas de clé pour comprendre. La mort demeure pour le vivant la plus banale des occurrences, la seule qui soit inévitable. La mort ne nous appartient pas, puisqu’elle nous précède. Mais la vie…”