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Le tissu des reves

Et pendant qu’il la regarde, il lui fait un enfant d’âme.
Henri Michaux,
La vie dans les plis

Le jour où elle a fini de tisser les quelques mètres qui s’enrouleraient sans couture autour de son corps, après avoir noué les fils et détaché le tissu du métier, elle l'a tenu entre ses mains et s’est étonnée de sa légèreté. Sous sa transparence, ses mains étaient devenues bleues. Elle l'a posé sur son visage et a regardé à travers le profil adouci des objets. Au moindre mouvement, il chuchotait. Ce qu’il racontait ? Oh, du lisse et du feutré, du soyeux et du glissant, du matelassé et du rugueux, toutes les sensations possibles de la matière. Il lui disait qu’il existait des gammes infinies de caresses qui aboutissaient à des gammes infinies de plaisir, que les différentes parties du corps étaient des types d’étoffes différents sous les doigts, que, si elle le souhaitait, il lui dirait... Elle ne rougissait pas. Elle savait exactement pourquoi il lui disait tout cela, pourquoi il lui racontait ainsi la géographie de son propre corps. L’ordre intime qu’il lui donnait. Elle lui a répondu, écoutant les instructions précises du tissu contre sa peau.

Elle a vu le chemin de l’homme qui lui venait, enjambant la terre de part en part. Elle a vu ses boucles désordonnées, son rire d’enfant, ses côtes saillantes, ses yeux débordants. Elle a vu ses mains. Au moment où elle a senti qu’elle ne pouvait plus attendre davantage ni imaginer plus loin les choses, au moment où un cri de guerre allait s’échapper de sa gorge, il y a eu, du plus profond du soir, une coulure de bleu qui s’est emmêlée au tissu et s’est infiltrée dans son corps. Le vent a changé de direction. Des feuilles se sont échappées des arbres et sont venues se coller à la fenêtre comme des yeux curieux. Le moment était venu. Elle l’avait attendue longtemps. Cette nuit à nulle autre pareille.

 

Une nuit qui survient en glissant sur le village, sans aspérité.

Une nuit de couleuvre brune sinuée hors des creux, qui engouffre lentement les esprits et les fait taire. L’endormissement les prend au moment où ils s’y attendent le moins : au-dessus d’une assiettée d'aubergines, dans l’instant même où l’on s’installe dans un fauteuil en rotin sous un olivier et où les reins se dénouent, en cette seconde suspendue où la voix d’un enfant perce la torpeur d’un appel. Les gens du village n’ont pas eu le temps d’être surpris par cette somnolence qui annonçait un sommeil sans rêves d’où l’on sortirait reposé de toutes ses fatigues, en se demandant seulement si cette heureuse amnésie ne présagerait pas quelque chose de tragique, ne serait pas l’annonce de quelque chose de néfaste, ou si, au contraire, il s’était passé entre-temps quelque chose de précieux qu’ils auraient laissé échapper. Toujours est-il que ce sommeil de fin du monde qui a déferlé sur eux a été accueilli avec soulagement, car tous avaient quelque chose à oublier. Une fatigue dont il est impossible de se débarrasser et qui s’alourdit de jour en jour ; une lancinance à l’endroit du cœur parce que la vie, ils le savent depuis toujours, est un combat. Pourquoi ne recevraient-ils pas avec reconnaissance cet oubli miraculeux de leur vie d'assiégés par les murs de la haine?

 

Elle seule ne ressent aucune fatigue. Elle voit tomber cette nuit complice comme le sont toutes les nuits propices aux rencontres, et quelque chose en elle se prend à sourire. Au-dessus des collines, sans effet d’annonce autre que l’ensommeillement collectif des gens du village, il arrive.

Il passe le bout charnu de ses doigts sur le foulard qu’elle lui a tendu ou qu’il lui a pris un jour, alors qu’ils attendaient tous les deux de franchir en sens inverse la frontière de barbelés qui sépare leurs territoires. Ils ne se connaissent pas. Leurs regards, tout simplement, se sont croisés, et tout a été dit. L’échange du foulard est un mystère qu’ils n’ont pas encore résolu ; le lui a-t-elle donné ? Le lui a-t-il arraché au passage ? Le geste était simultané.

Depuis, il tente de lire l’entrelacement de rêves et de désirs dans les ombres et des couleurs du tissu, dans les infimes ciselures de noir au milieu du bleu, dévoilant les failles de sa chair ; l’argenté de sa salive et de sa glaire ; les échardes rouge-colère au centre de sa lumière maternelle. Elle ne tolérera aucune hésitation : si tu doutes, ne viens pas, dit-elle. Mais si tu me lis de tes yeux profonds, c’est que tu ne doutes pas. Ne manque aucun de mes rythmes, car tu es celui auquel ce message était destiné. Si tu entends un grondement de rivière à chaque fois que tu portes mon foulard à ton visage, à ta bouche, c’est que c’est bien toi.

Viens.

Elle même s’apprête à sortir.

Elle a enlevé ses vêtements. Elle a enlevé ses bijoux. Elle a défait sa natte. Elle prend le tissu des rêves, et en un seul geste, comme une brise à peine remuée, elle l’enroule autour de son corps. Le tissu adhère à sa peau, à ses courbes. Elle est bleu-rêve. C’est à peine si elle le sent.

La porte claque, le vent s’alourdit de bruits sourds, le silence ressemble à une racine cheminant à l’intérieur de la terre pour rejoindre cette autre racine de l’autre côté du mur. Elle pose un pied sur le sol nu, et il tremble. Elle va lentement, il s’agit de ne pas tomber, de ne pas perdre l’équilibre face au vertige de ce trou creusé dans sa nuit. Elle est sur le point de faire un pas définitif. Dehors, elle ressent la chaleur sur sa peau comme une brûlure. Une sueur en naît presque aussitôt, qui laisse des traces sur tout ce qu’elle touche, qui dessine clairement la forme pleine de ses pieds, et leur matelassé, sur le chemin.

Dehors immobile. Même les tourterelles sont prises d’une attente sans voix. Les oliviers étalent leur sève odorante autour d’elle. Elle va un peu plus vite. Ses pas deviennent une course, puis une danse. Lune, étoiles. Tout est là. L’ombre s’exaspère de son éclat. La sueur continue à couler à flots dans son dos. On dirait des insectes pris de tournis.

Pas de branches ni de brindilles, mollesse d’herbe sous la plante nue de ses pieds, souplesse d’air. Ventouses minuscules lui aspirant la peau par endroits. Les acacias la frôlent mais ne la piquent pas. Pas ce soir, il se passe quelque chose d’unique, ce soir.

Point de chute et de cassure, elle choisit le monde.

 

 

 

Elle n'écoute ni l’épuisement dans ses jambes, tandis qu’elle marche, ni le halètement qui la secoue, ni même la fatigue de trop de bonheur.

Il ne reste plus que quelques mètres et ni elle, ni lui ne le savent. Peut-être ont-ils marché en parallèle depuis de longues heures, le long du mur qui interdit le village, et autour duquel s’éveille une vie extraordinaire et charnue, papillonneuse de couleurs. De temps en temps, ils perçoivent, l’un et l’autre, un petit cri d’impatience, très aigu. Ils croient que c’est un oiseau ou une souris, et s’étonnent passagèrement que ce cri contienne tant de cœur. Mais ce qui les attend est inhumain, inhumain.

D’un commun accord, ils se sont arrêtés, se rendant compte, après avoir entendu la souris pour la dixième fois, que c’est une voix humaine échappée d’une impatience, d’une crainte, d’une béance. Et cela les fige aussitôt.

Devant un endroit où le mur, troublé par tant de candeur, se creuse et s’écarte.

Il a son habituel sourire d’enfant pris en faute. Plus il sourit, et plus il semble désespéré. Est-ce la peur de voir son cœur se creuser un peu plus, créer un vide à l’intérieur de son thorax, former une drôle de poche, puis un trou par lequel elle pourra passer la main et toucher, toucher encore, ces aires trop sensibles et trop vivaces qui, au premier effleurement, le tueront de bonheur? Il tremble d’une vraie peur.

Qu’attend-il d’elle ? Le sait-il lui-même ? Après un si long chemin, il ne connaît plus la suite de l’histoire. Y a-t-il une suite ? Ne devraient-ils pas tous les deux mourir là sur le coup pour bien marquer le tragique de ce moment et le désespoir des choses arrachées à la routine des jours et au gris des vies d’hommes enchaînées par leurs croyances inutiles, pour bien défier tout ce qui voudrait les rendre inférieurs à eux-mêmes, n’est-ce pas la seule solution, la seule issue ? Mais ce qu’il ressent n’a rien de tragique. Et il n’a aucune envie de mourir. Vivre, pour l’instant, se résume à regarder. Alors, il regarde, et il attend.

Attendant elle aussi avec une étonnante patience de déferler, elle lit en lui la faim qui le désunit de tout depuis toujours et irise de vide ses yeux noirs. Ouvre des cratères sur sa surface la plus lisse. Fait saillir ses côtes maigres, rend concave son estomac, excave de ses organes un liquide bilieux. Creuse entre ses sourcils cette constante perplexité.

Il n’est pas fait pour vivre avec un tel vide. Pour marcher ainsi sur un bord aigu, déjà basculé dans sa tête, de sorte que, pendant longtemps, son regard a eu la couleur de la résignation. Il n’est pas fait pour marcher sur ce chemin de feux couvants, de violence enfouie. La plante de ses pieds, elle le sait, est si tendre. (Elle les tiendrait dans ses mains et les frotterait doucement de son pouce, appuyant plus fort aux endroits douloureux, sous le gros orteil et à la naissance du talon où il a rencontré une épine par inadvertance : tu marcheras désormais sur mes rêves, lui dit-elle).

Elle ne pense plus qu’à une chose. Vite, combler, remblayer, remplir ce vide fouillé dans ses yeux, dans son corps, masquer la chair à vif et sa terrible pulsation, la vomissure de désillusion qui le rend si proche, si proche de la mort alors qu’il ne le sait même pas. Tant de pâleur, dans un seul regard d’homme. Fermer ses yeux de la pression de ses lèvres pour ne plus voir cette immensité incomblée. Et tendre les bras plus loin que, passer outre l’absence qui a posé son sel au bout de son cœur, retrouver la veine qui le connecte à son corps pour y instiller son venin de vie.

 

D’elle, il ne voit qu’une chose. La vie, la vie. Dans le tissu qui semble l’envelopper seulement d’une pensée de bleu, non, d’une insinuation de bleu, dans les formes absolument livrées, résolument tangibles, sous lesquelles on devine des couches et des couches de tissus, organiques, ceux-là, et non moins vivants, dans sa bouche qui cueille son souffle tandis qu’il franchit le trou dans le mur et le boit, dans ses yeux et son front et son nez et ses sourires, la vie, rien d’autre que la vie.

N’est-ce pas suffisant ? De quoi d’autre avons-nous besoin, grands dieux ! De quoi d’autre que l’improbable de la vie, son occurrence sur cette planète, ses rencontres entre les troncs des oliviers dans une nuit auréolée d’une lune pluvieuse, ce trou creusé à même la matière d’un mur construit par la méfiance des siècles, et qui livre, qui ose, qui offre, ce visage d’ange sain, d’ange de chair, d’ange de terre, qui le consacre en ce moment même et le baptise de salive parfumée ?

Le trou, sous la force de ce regard, s’élargit de plus en plus avec maints craquements sournois. Encore un peu, rien qu’un peu, juste pour voir davantage qu’une tête surprise, effarée et joyeuse, encore un peu, rien qu’un peu, pour découvrir aussi ce qui l’accompagne, car une tête sans corps, ce n’est pas suffisant pour l’excès d’amour qui déferle d’eux, il leur faut embrasser davantage, toujours plus, et même là cela ne suffirait pas, ils veulent voir le monde tel que contenu dans l’entier de l’autre.

Lorsqu’ils sont entièrement visibles à travers le trou qui est devenu une fente oblongue, haute comme un homme et large de même, un tunnel creusé dans le mur dont l’épaisseur atteindrait ici cinq mètres ou dix, peu importe, même un mètre serait encore trop pour eux, ils se sourient. Elle sait, en le voyant, que c’est bien lui qu’elle avait dans le cœur en tissant le tissu des rêves, lui et sa jeunesse, lui et sa maigreur, lui et ses joues bleues de barbe, lui et ses constellations, qu’elle ne voit pas encore mais devine, sait déjà car elle sait tout de lui, tout de suite, sans à peu près, belle intuition de l’amour.

Elle comprend désormais sa faim. C’est celle d’un homme qui a refusé les barrières. Les parois de son corps sont cisaillées par les aigreurs du mur, il s’est créé en lui un grand volume vide qui crie tout le temps, qui grogne, qui gémit, qui gronde, qui se plaint, un volume à la forme concave et aux surfaces lisses, un double creux honnêtement reproduit en ce moment dans son regard. Elle le voit et sait ce qu’il faut pour le remplir, sait exactement ce qui a une forme et une matière suffisamment denses pour le combler.

Le regardant de tous ses yeux, elle tire à peine sur le tissu qui la recouvre, minuscule secousse, et il glisse, glisse, facilement, heureusement, fait précisément pour cela, il s’échappe, tire d’aile, devient une enflure du vent, un cri estompé par la matité de la nuit, dans un si bref instant il s’est dissous, l’herbe seule en garde le souvenir en se mélangeant à ses fibres, elle n’en a, elle, plus besoin, la nuit suffit à la fois pour la couvrir et la révéler, le tissu qui s’étale à présent, pans écartés, est en deçà de ses rêves et Me voici. L'homme ouvre la bouche, elle la remplit, et le miracle de sa faim parvient à son paroxysme avant de s’assouvir lentement, s’enroulant sur elle-même comme une vague.

Il la regarde et la rêve, contemple cet infini qu’il pourrait à peine contenir dans les paumes de ses mains, sait que ces formes-là sont parfaitement concordées aux siennes, l’ouverture de sa bouche, la concavité stomacale, les enroulements de sa langue, la vasque de ses grandes paumes, le rempliront comme jamais vase n’a été rempli, le longeront en pénétrant profondément dans toutes ses failles jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ces notes désolées qui depuis toujours font résonner en lui la musique de l’absence.

Elle, ample et brune. Incomparablement femme. Souffle ocré de sa peau, mêlée de douce sueur, qui lui parvient. Il boit le vent et se retourne comme un gant pour lui montrer l’intérieur de son corps, toutes les surfaces prêtes à la recevoir, sa chair à cru, son pelage d’être nu. Il glisse sur elle comme une huile. De loin, de loin. Dans la fente du mur, il y a l’impossible. Pourra-t-il le franchir ? Il ne le sait pas, n’ose pas encore. Elle ne lui a pas fait signe. Femme, elle attend.

Les yeux de l'homme ne parviennent pas à tout prendre. Bout par bout, murmure-t-il, morceau par morceau, ainsi, chaque seconde prendra une vie, et chaque partie sera un monde à découvrir. Elle sourit, dit « oui ». Lève les bras, dit-il. Elle lève les bras. Tourne sur toi-même. Danse.

Il brille clair, si clair que les papillons de nuit se réveillent.

 

De loin, le regard est tout, remplace tous les organes tactiles et sensoriels, réunit tous les sens et franchit le gouffre. Ils n’ont besoin de rien d’autre. Ils savent d’instinct qu’il est inutile de tenter de traverser le mur. Dès qu’ils regardent le trou, ils y voient l’incertitude et le doute qui les contamineraient s’ils essayaient de passer outre. La traversée serait une vie : la vie de couple, d’abord explorée par les joies de sa naissance, puis tourmentée par la connaissance, puis naufragée sur la méconnaissance. Ils ne veulent pas de ce parcours. L’instant suffit. Je suis là, ici, maintenant. Personne d’autre. En ce moment précis, tu es le monde. Pas de passé, pas de futur. Présent. Cela suffit. Au présent je suis toute à toi, je m’offre à toi dans ce présent devenu éternel parce qu’il contient tout de moi. La résolution du temps, de tous mes instants, de tout ce que j’ai été et serai, la résolution de tous mes moi. En une seule, ici, maintenant. Présente.

Le regard est une eau qui plonge. Elle, grande, étale, ouverte, lui sinueux, visqueux capable de s’infiltrer, capable d’interroger le moindre fragment de ses ombres.

Et, d’ici que le matin arrive, il aura eu tout le temps d’interroger l’immense nudité de cette femme.

Lorsqu’il pleuvra dans la nuit une chaleur ébrouée, ils se rouleront dans la boue dégagée des berges de la rivière en riant.

Le reste de la pluie les lavera et les briquera comme des cuivres reluis.

Au matin, il lui dira qu’il ne peut plus attendre. Par quel miracle il ne se sera pas délivré à la minute même où il l’a vue, il ne le saura pas. Mais au matin, il ne pourra plus attendre. Elle le regardera, ne perdra rien, pas un soupir, pas un tremblement, pas une grimace de douleur, pas un rire décharné, pas une main enveloppante. Et à la demi-seconde près, elle tendra la main, lui dira, donne-moi. Le trou dans le mur, rétréci. Il tend la main. Elle ne sait pas encore si elle y a droit. Si sa main sera broyée par ce passage interdit comme elle a senti que leur corps le serait s’ils tentaient la traversée. Non, leur bras avance, sentant qu’il franchit le temps. Un brouillard épaissi et élastique, un nuage d’irréalité et d’impossible. L’une vers l’autre voyagent les mains. Les corps restent de part et d’autre de la barrière. Les mains parviennent, se touchent. L’une déverse dans l’autre le produit de la nuit. L’autre se retire alors et apporte la matière là où elle aurait dû se trouver, là où, encore vivante, elle voyagera à la rencontre de son espace maternel, là où elle lui fera, enfin, son enfant d’âme.

 

La pluie, longtemps. Eux, étendus sages de chaque côté. Ecoutant ses mille silences scandés par les feuilles, et écoutant l’étrange absence de vie à l’intérieur du mur, sentant que par là se déverse tout ce qui aurait pu les sauver du désastre, que ce mur absorbe et aspire toutes les énergies vives et brûlantes, et que, déjà, tout est dit : un jour, il n’en restera rien, et ses habitants seront effacés si définitivement que ce sera comme s’ils n’avaient jamais été.

Elle le sait. L'homme aussi, à présent, le sait. Ils n’étaient faits que pour cette unique rencontre, il n’y aura pas de suite. Des fils tendus le rattachent encore au chemin qu’il a pris pour venir et à l’uniforme qu’il a jeté bien loin et qu’il refusera à jamais de porter. Et elle… L'évidence du mur qui l'entoure ne peut être niée. Cela fait des générations qu’il est entre eux. Cela lui fait très mal, mais il n’y peut rien. Elastiques, les fils les tirent. Leur temps est écoulé.

Il se lève, la regardant encore. Elle a les yeux ouverts, mais semble dormir. Elle sourit. Même sans l’étoffe, sa chair semble bleue dans la pâle lumière. Bleu rêve, couleur d'elle. Existes-tu ? Ou pas ? Non, il sait que son corps n’a pas rêvé le tumulte.

Lui aussi a reçu quelque chose qui le remplit. Plus jamais faim, alors qu’il se met debout d’un bond, voyant le trou se refermer lentement, lentement, serrant son cœur, mais sans véritable tristesse parce que ce qu’il a obtenu est pour de bon. Le don ne sera pas repris.

Il respire et sent une si lourde odeur de féminité qu’il en a le vertige. Puis il reprend sa route, troublé par ce parfum de déhiscence.

Le mur, lui, frémit, vaincu par tant d'amour.