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Jusqu’aux lendemains de la vie

désormais les mères dorment seules
parmi les portraits des morts
elles seules savent où ils s’en sont allés
et comment le long travail du mourir
déjà les séparait du vivant

les mères désormais seules errent
parmi les tombes des défunts
récitant le long des avenues de la mort
des prières en des langues inconnues
égrenant le lourd chapelet du temps écoulé

elles ne comptent plus le temps
aux nuits qui tombent sur la terre
ni aux matins qui se lèvent sur le monde
à tous elles demandent où commencent
où finissent les territoires de la mort

les mères découvrent la solitude
le monde circonscrit à un carré de terre dure
elles refont le même rêve qui entrebâille les ténèbres
conversent avec le vide des miroirs
redisent la même prière où se meurt la lumière du jour

désormais entre les draps défaits du temps
les mères célèbrent leurs noces solitaires
dans le silence profond des maisons
des horloges sans aiguilles
rythment le passage des heures

désormais la nuit a des yeux
qui traquent l’insomnie des mères
en elles habitent les deux anges qui demain
nous demanderont des comptes quand notre tour
viendra d’approcher les portes du ciel

le fil du chapelet rompu
les mères versent l’eau de leurs larmes
dans la coupelle des tombes
elles surveillent le vol des oiseaux
les messages des morts entre leurs ailes

notre seconde demeure se dresse
dans l’avenue de la mort disent les mères
pourquoi avons-nous donné la vie
pour jusqu’à notre dernier souffle
la disputer à l’ombre

des nôtres nous ne voyons qu’os blanchis
nos mains souillées de la terre des cimetières
nous plantons arbres et arbustes que leurs branches
soient le toit de leur nouvelle demeure
si seulement nous avions su disent les mères

nous relisons les lettres des défunts
et imaginons des réponses neuves
tout s’éclaire lorsqu’il est trop tard
nous n’avons plus assez du fil des regrets
pour assembler les morceaux de notre nuit

nos mains tremblent disent encore les mères
à contempler de trop profondes ténèbres
nos yeux ne voient presque plus la lumière
les soleils ont déserté nos jardins et les nuages
en de longs haillons gris pendent aux arbres

tous nous dansons accrochés tels des pantins
au bout de la corde du temps
nos gestes sont la réplique
de gestes anciens et personne désormais
n’entend notre parole expropriée

que n’aurions-nous fait pour ceux que nous aimons
ôtant les échardes du bouquet épineux de la vie
puis une à une les roses se sont flétries
désormais depuis le cadre d’une fenêtre
nous contemplons les noces de la mer avec l’horizon

notre vie une lueur vacillante environnée d’ombre
peu à peu nous nous défaisons de nos vertèbres
chaque jour courbées davantage
par le poids dérisoire de la mémoire
et par l’attente de notre propre fin

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