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Les Jonquilles

Ce n’est que lors de notre premier week-end ensemble dans les Vosges que je remarquai nos accords. Avant il me semblait que la ville, le bruit, les autres nous empêchaient d’être tout à fait nous-mêmes quand nous nous retrouvions. Pour nos premiers rendez-vous, nous allions dans des restaurants recommandés par des magazines du dimanche et souvent, ils se ressemblaient avec leurs lignes de décor abruptes, les couleurs vives au mur, les assiettes géométriques et les vins chers. Rien ne nous différenciait des autres couples dans ces dîners là.

Nous parlions beaucoup pour des gens de nature silencieuse et contemplative. Je ne savais pas encore que nous avions cela en commun, aussi j’essayais de t’atteindre par des mots, des phrases – je crois que tu faisais de même - et tout ce bruit ne faisait que s’ajouter à d’autres entre nous.  Quand je rentrais chez moi après ces soirées, j’étais épuisée comme si j’avais dû utiliser une langue étrangère pour communiquer.  Je crois que je me comportais comme cela parce que tu me plaisais beaucoup, déjà, et que je craignais que mon penchant naturel vers le silence – qui m’a été tant reproché – ne te fasse fuir. Mon dernier compagnon m’avait quittée pour cette raison là. Il m’avait dit une phrase à laquelle je repense souvent, à la longue on se demande si tu n’es pas qu’une sournoise. C’est, certes, le genre de choses un peu cruelles que l’on se lance quand on se quitte mais je me suis souvenue que ma mère utilisait parfois cet adjectif à mon égard quand j’étais adolescente et qu’elle découvrait quelque chose que je lui avais caché.

Au cours de ces premiers moments ensemble, j’évoquais un peu tout, sans toutefois en dire l’essentiel : ma famille, mon enfance en Normandie, notre maison d’été dans les Landes, mes études en Angleterre, le mariage de ma sœur Laura qui aurait lieu pendant l’été prochain. Tu parlais principalement de ton travail de photographe, des lieux que tu visitais, des projets que tu avais. Tu évitais les sujets sur ta famille et je n’ai posé aucune question à ce sujet durant cette période.  J’avais pourtant l’impression qu’en me parlant presque uniquement de ton travail, tu étais plus sincère que moi.

Nous avions profité d’un de tes déplacements à Strasbourg pour passer un premier week-end hors des villes. Je t’ai rejoint en train le vendredi puis nous avons loué une voiture pour ce village dans les Vosges, à une cinquantaine de kilomètres de Colmar. C’était aux premiers jours du printemps même si le matin la neige saupoudrait encore les vallées. Lentement, à mesure que nous montions au village, l’air devenait cristallin, se débarrassait des impuretés de la ville et nous aussi, nous nous sommes défait de nos masques. Dans les lacets, la route s’assombrissait des ombres géantes des sapins mais tu n’avais pas allumé les phares. Quelques trouées nous dévoilaient un bout de vallée, un coin de ciel bleu, une esquisse de la pente verte et touffue dans laquelle nous nous enfoncions. J’ai baissé la vitre et j’ai respiré profondément l’odeur ouatée de cette montagne. Tu as pris brièvement ma main à ce moment-là et j’ai senti quelque chose frissonner dans mon ventre.  Sans un mot, enfin, je t’ai regardé et je me souviens du visage magnifique que tu avais cet après-midi de printemps.

Notre chambre dans cette maison d’hôtes était simple et spacieuse, les murs blancs et nus, les draps de coton craquants, l’édredon gonflé et frais. Un bureau, un vase avec des fleurs sauvages, des grandes lattes presque noires au sol et un grand coffre en bois clair qui contenait un autre édredon.  Des géraniums rouges entouraient la fenêtre, sus pendus aux volets, en pots sur le rebord. J’avais remarqué que toutes les maisons étaient fleuries ainsi, peut-être pour mieux accueillir et marquer le printemps là où l’hiver est souvent rude. Nous nous sommes allongés un moment et nous avons fait l’amour silencieusement, les yeux ouverts.  Ce n’était pas comme avant, dans ma chambre ou dans la tienne, après des dîners bavards ou des séances de cinéma bondées. Il y avait quelque chose de plus doux dans la façon dont nous nous imbriquions désormais, nos corps étaient plus détendus l’un avec l’autre et ainsi, nous parlions une langue plus vraie, plus rassurée, plus aimante aussi.

J’ai découvert pendant ce week-end que tu avais, comme moi, la même retenue devant la nature et, également, dans la vie quotidienne.  Nous faisions de grandes balades qui duraient parfois une demi-journée et quand nous rentrions en dévalant la pente qui mène au village et que tu me prenais la taille légèrement, j’avais parfois envie de pleurer pour ce bonheur inattendu, simple et sans prétention. Au cours d’une de ces promenades, nous sommes tombés sur un champ de jonquilles jaunes et de là où nous nous tenions, un peu en hauteur, on aurait dit un tapis d’or. Nous avons coupé à travers champs et je me sentais comme une enfant à nouveau, faisant de grandes enjambées pour rejoindre cette étendue de fleurs. J’avais le souffle coupé par tout ce jaune, ça me faisait comme pour les premiers bains de mer dans les Landes, une envie irrésistible de m’y plonger. C’est ici que tu m’as photographié pour la première fois. Sur la photo, j’ai le rouge aux joues, des yeux brillants, un sourire impatient et un peu malicieux qui me fait mordre ma lèvre supérieure.  C’est un plan serré, il n’y a pas une jonquille en vue et c’est cela qui est magnifique. Il n’y a que nous pour savoir d’où vient cette émotion si palpable sur mon visage. Il n’y a que nous pour savoir toute la beauté qui se dessinait devant nos yeux à cet instant et ce que ce week-end nous avait révélé de nous mêmes.  Cette photo est probablement un peu insignifiante pour les autres mais à chaque fois que je la regarde, j’ai l’impression d’être à nouveau dans les Vosges, au début du printemps, ce jaune envahit mes yeux, je revois le petit bouquet que nous avions cueilli et placé dans le vase dans la chambre, cette tache d’or dans ce lieu si simple et nous deux tournant autour.

Au retour de ce week-end, nous n’avons pas remis nos masques, nous avons cessé de nous atteindre par le bruit et le mouvement en permanence. Nous nous sommes installés dans un appartement que nous a déniché ma sœur quelques mois plus tard. Au fond d’une cour pavée en pente, dans un quartier un peu vieillot, un trois pièces en rez-de-chaussée où tu as tout de suite repéré l’emplacement futur de ton bureau.  C’était des anciens ateliers de couture reconvertis en logement. Tu avais peu de choses – l’essentiel de ton salaire passait dans ton matériel et ton travail -, tu avais profité de notre aménagement pour donner tes meubles, tu préférais, disais-tu, ceux que j’avais hérités de mes parents et mes grands-parents. Le jour de notre aménagement, tu as acheté de grands camélias déjà bien en fleurs. Avec cette lumière tamisée qui rentrait dans la maison, ces fleurs délicates et pourtant charnues au toucher donnaient un air désuet à notre intérieur. Tu utilisais le vieux coffre de ma grand-mère pour ranger ton matériel et une fois par mois, tu cirais le meuble avec un soin exagéré comme si tu craignais que je ne te reproche de ne pas l’entretenir. Tu me disais souvent que j’avais de la chance d’avoir « tout ça » : la vieille commode, les photos, les couverts en argent, le coffre, la bague de ma grand-mère. Tu n’avais, toi, aucune photo de ta famille, aucune de toi enfant, aucun objet que tu traînais de maison en maison. Tu étais comme neuf et je t’enviais.

Ensuite, il y a eu ces gestes, ces expressions. Je les avais d’abord surpris, puis attendu, ensuite je les comptais. La façon dont tu étais toujours celui qui se désengageait d’une étreinte, la manière dont tu me donnais la main en public sans vraiment le faire  (tes doigts restaient lâches, mous), ton visage qui me souriait quand je rentrais dans ton bureau et qui se refermait aussitôt parfois avant même que je tourne le dos. Tu me regardais parfois comme si j’étais une étrangère, une intruse ou pire, une sournoise. Tu partais des jours, des semaines et tu revenais avec des photos de gens cassés, de ciels balafrés de fumées et des arbres à terre. Tu t’enfermais deux jours dans ton bureau et tu en ressortais comme avant, ou presque. Mais sur la balance, puisqu’il faut une balance dans ces choses-là, il y avait ton visage, ton talent, ton silence que j’aimais écouter. Il y avait ton corps à côté de moi et ces soupirs d’enfants que tu avais quand tu rêvais. Je souhaitais avoir le courage de fouiller dans tes affaires mais je ne le faisais pas.

Au mariage de ma sœur, tu es resté derrière ton appareil photo et tu as refusé poliment d’abord, fermement ensuite, de te mêler à nous. Tu étais là, au coin de mon œil, comme ces mouches que les hypertendus disent avoir sur la rétine en permanence. A la fin de la soirée, je suis venue vers toi. Tu étais assis dans un coin de la pièce, les pieds en tailleur, tu visionnais les photos, tu notais je ne sais quoi.

—tu viens faire un tour sur la plage ?

—oui, pourquoi pas ?

Je connaissais le chemin par cœur, le sentier de planches qui serpente en montant, les hautes herbes qui chatouillent les mollets, le parfum des pins qui s’éloigne, le parfum de la mer qui vient par à coups, qui vient d’un coup et ce plateau noir griffé de blanc qu’est l’étendue de l’Atlantique la nuit. J’ai respiré bruyamment et parce que je ne supportais pas ton silence, pour une fois, j’aurais aimé que tu dises quelque chose, que tu cries face au vent, que tu hurles, je t’ai demandé :

—on fait quoi maintenant ?

Je me tenais à quelques mètres de toi et je voulais que tu me quittes, là, ici, maintenant. Que ça soit théâtral, que mon chagrin ait comme écho le tumulte de la mer.

Tu m’as regardé en face et tu as murmuré quelque chose qui m’a semblé être « jonquilles ».

—quoi ?

—on nage ?

Et parce que là, à ce moment-là, je ne m’attendais pas du tout à ce que tu me dises cela, parce que la mer aurait jeté loin la moindre de mes paroles, je t’ai suivi dans les vagues en priant que le vent emporte ce pressentiment diffus que tu ne reviendrais pas des vagues.