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Unagi

Le 16 juillet 2009, une jeune femme soupant en compagnie de son mari dans un restaurant japonais du centre-ville de Montréal est morte sur le coup quand un bloc de béton s’est détaché de la façade de l’édifice et est tombé à l’endroit exact où elle était assise. Ceci n’est pas son histoire.

            Elle regarda sa montre (17h15) puis porta à ses lèvres le verre d’eau que le serveur venait de déposer devant elle. Il avait sur le poignet de sa chemise blanche une petite tache qui pouvait être de la sauce soya. L’odeur de chlore lui monta au nez, et elle leva le doigt pour demander qu’on apporte une bouteille de Perrier.

            Autour d’elle, dans la salle à manger à moitié pleine, des hommes d’affaires attablés seuls, quelques couples, des touristes reconnaissables à leur air à la fois ravi et légèrement égaré, et, dans le cas de certains, au coup de soleil qu’ils avaient sur le nez. Évidemment, dans un hôtel tel que celui-ci, il y avait peu d’enfants. Le Perrier était à peine tiède, mais elle renonça à rappeler le serveur, et examina ses voisins, deux Asiatiques, un garçon et une fille, la jeune vingtaine, qui partageaient en silence un plateau de sushis colorés qui ressemblaient à des friandises.

            Boulevard Maisonneuve, de l’autre côté de la fenêtre, la circulation se traînait au ralenti; l’heure de pointe s’étirait. Les gratte-ciel s’étaient vidés, mais leurs fenêtres restaient illuminées, découpant sur la surface grise une infinité de petits rectangles blafards. Elle regarda de nouveau sa montre (17h23) et passa une main dans son cou. Une bouche de climatisation ménagée derrière elle crachait un air froid, et elle regretta d’avoir laissé sa veste à la banque. Elle était encore arrivée en avance, de crainte d’être en retard, ce qui ne s’était pas produit pourtant depuis des années. Seuls quelques sièges étaient occupés quand elle s’était présentée, et le maître d’hôtel l’avait d’abord guidée vers le milieu de la salle principale, devant une table où un petit écriteau de papier plastifié annonçait « Réserve » en caractères d’imprimerie sur lesquels on avait ajouté, au stylo bleu, un accent aigu sur le « e » final. Elle avait fait la moue, indiqué une deuxième salle, plus petite et presque déserte, séparée de la première par quelques marches, sorte de verrière percée de larges baies vitrées qui laissaient entrer la lumière de fin de journée.

            « Par là, vous n’avez pas quelque chose? »

            Le maître d’hôtel avait eu l’air mécontent pendant quelques secondes, puis il était allé rejoindre le gérant et tous deux avaient eu un long conciliabule au cours duquel ils s’étaient retournés pour l’examiner, seule au milieu de la salle, à se dandiner d’un pied sur l’autre. Elle avait passé la journée chaussée d’escarpins neufs debout à son guichet, puis dans le métro, et son petit orteil la faisait souffrir. Enfin le gérant s’était rué vers elle avec un sourire si soudain qu’on aurait dit qu’il avait enfilé un masque, et lui avait offert une table près des fenêtres, faisant le geste de tirer sa chaise pour qu’elle puisse y prendre place, mais sans toucher au siège. Elle n’était pas sitôt assise qu’elle avait senti le courant d’air frais dans son cou. 17h29. Le nez lui picotait. Elle n’aurait su dire si c’était à cause du détergent industriel utilisé pour nettoyer le tapis ou parce qu’elle sentait monter en elle l’envie de pleurer. Elle prit son sac à main, qu’elle avait appuyé contre la patte de la table, le déposa sur ses genoux, appuya les pouces sur ses yeux fermés et des cercles rouges se mirent à danser derrière ses paupières.

            Heureusement, il arriva presque aussitôt, s’asseyant en déclarant: « J’ai faim », puis lui prenant la main pour effleurer ses doigts d’un baiser. Le premier bouton de sa chemise bleue était détaché, ses cheveux ondulaient sur ses tempes, il avait encore les joues rouges d’avoir un peu couru pour ne pas la faire attendre. Il y avait plus de deux ans qu’ils étaient mariés, ils s’étaient fréquentés près de trois ans auparavant, et pourtant elle continuait d’éprouver, en l’apercevant, une sorte de sursaut de joie, de surprise, presque. C’est tout ce qui importait; le reste était accessoire et éphémère, accidentel. Il n’y avait qu’à lui dire. Il comprendrait.

            Il commanda un carafon de saké qui arriva enveloppé dans une épaisse serviette de table. Elle étendait la main au-dessus de son gobelet de porcelaine comme il voulait la servir et une goutte tomba à la base de son pouce. Elle la lécha; le liquide à la fois sucré et un peu acide avait exactement la même température que sa peau. Cependant il avait déjà commencé d’étudier le menu, y allant de suggestions à voix haute. Pour dire le vrai, elle n’avait jamais tellement aimé le sushi; ces morceaux de poisson froid enveloppés de riz collant, cette chair qui cédait sous la dent, lui donnaient l’impression de croquer dans quelque chose qui n’était pas tout à fait mort, ou bien qui n’avait jamais été tout à fait vivant. Elle ne pouvait s’empêcher de se représenter les entrailles gonflées des poissons, d’imaginer des créatures sous-marines visqueuses et fuyantes, de celles qu’on sent en un éclair nous glisser entre les jambes quand on se baigne dans la mer ou dans un lac aux eaux troubles. Les couleurs par contre lui plaisaient, bien nettes, roses corail, jaunes moutardés, avocats onctueux se détachant sur le blanc du riz et le vert des algues, si foncé qu’il en semblait noir, petites roues au pourtour constellé de graines de sésame dorées et chocolat semblables aux paillettes dont on saupoudrait les gâteaux d’anniversaire d’enfants. Il n’y avait qu’à avaler sans mâcher, en admirant les fleurs artistement taillées dans des légumes.

            Dehors, il s’était mis à pleuvoir doucement, les gouttes traçaient sur la vitre des chemins d’escargot. Les voitures étaient un peu moins nombreuses et les passants pressaient le pas sous leurs parapluies. Au sol, tout avait pris une même teinte grise, les buildings dressaient leurs silhouettes de béton vers un ciel presque jaune qui jetait une étrange lueur sur la ville. Peut-être y aurait-il de l’orage. Le restaurant s’était quelque peu rempli; il y régnait une sourde rumeur créée par des dizaines de conversations dont aucune n’était audible et qui ensemble faisaient une musique semblable à celle des gouttes tombant sur un toit.

            « Hamachi, uni, massago, tako, maguro et unagi, ça te va?

            – C’est parfait.

            – Et as-tu la moindre idée de ce que je m’apprête à commander?

            – Aucune. Mais je te fais confiance. »

            C’était vrai. Elle lui sourit. Pas tout de suite. Que ce moment dure encore un peu, où il n’y avait rien de plus grave que de choisir quel poisson cru ils mangeraient.

            Le couple d’Asiatiques avait fini leur repas et ils étaient plongés dans une discussion incompréhensible et musicale qui ressemblait à une berceuse. On déposa entre eux une théière d’où s’échappaient des volutes parfumées. La fille prit la courte tasse sans anse dans ses mains comme pour se réchauffer. Ces deux-là se ressemblaient comme frère et sœur.

            « J’ai une mauvaise nouvelle… » commença-t-il.

            Elle leva les yeux vers lui, curieusement pleine d’espoir.

            « Oui?

            – Luc a officiellement démissionné aujourd’hui. Il a accepté un poste à Vancouver. On s’y attendait un peu, mais tout de même... Il faudra sans doute remettre d’une semaine le séjour au lac. J’ai vérifié avec mes parents; il n’y a pas de problème… Mais je suis désolé. »

            Ses beaux-parents possédaient au bord du lac Vert un chalet de bois rond qu’ils leur prêtaient tous les étés pour une semaine ou deux. En pensant à eux, c’est toujours là qu’elle les imaginait, côte à côte, sur la véranda couverte donnant sur le lac lisse comme un miroir où résonnait, dans la brume de l’aube et du crépuscule, la plainte des huards. Un été, il y avait des années de cela – sans doute avaient-ils l’âge qu’elle avait aujourd’hui –, ils s’étaient assis dehors sur des chaises berçantes pour regarder un orage qui se déchaînait sur l’eau. Ils leur avaient raconté l’histoire mille fois. La pluie tombait en rideaux épais, le tonnerre grondait si près et si fort que la véranda en tremblait, et qu’on aurait dit qu’il montait du sol. Le ciel était strié d’éclairs qui se disloquaient et frappaient la terre en fourches immenses, illuminant l’espace d’un instant la forêt environnante d’un éclat surnaturel. Il avait passé toute la journée à démolir une vieille remise à demi-pourrie, et se reposait tranquillement, toujours vêtu de ses vêtements de travail, une bière à la main, quand la foudre l’avait frappé. Un long doigt blanc descendu du ciel, irrésistiblement attiré par l’acier dont le bout de ses souliers était renforcé. Il avait été projeté en arrière, sa tête avait heurté le mur de rondins derrière lui, et sa femme n’avait d’abord songé qu’à panser la blessure qu’il s’était faite au crâne, d’où coulait le sang jusque dans son cou. À l’hôpital, on avait d’abord refusé de croire leur histoire et préféré imaginer une scène de ménage qui aurait mal tourné, mais infirmières et médecins s’étaient ravisés en découvrant le cuir carbonisé des gros souliers qu’il avait toujours aux pieds.

            « Une chance sur des millions, concluait-il invariablement. Comme de gagner à la loto. » Et l’on aurait dit, à la façon dont il prononçait ces paroles, que les deux événements mystérieusement s’équivalaient. Il avait gardé les chaussures à bout d’acier mais elle ne les avait jamais vues. Sur la véranda, on devinait encore, sous les nombreuses couches de peinture appliquées depuis, le cercle de chaleur dégagé par l’éclair.

            Les plateaux de nigiri et de sashimi apparurent, savant échafaudage de fruits de mer et de poissons assemblés en une architecture complexe qui s’écroulerait dès la première pièce retirée. Peut-être la tache que le serveur avait au poignet n’était-elle pas de la sauce mais une gouttelette de sang séché et bruni. Dans les grandes assiettes rectangulaires, les ventouses des pieuvres aux tentacules disposées en étoiles ressemblaient à des dizaines de petits yeux ronds qui la regardaient sans ciller. Il saisit entre ses baguettes un cube de saumon à la chair rose lardée de fins sillons de gras tandis qu’elle piquait prudemment une tranche de concombre du bout de sa fourchette. Par la fenêtre, on entendait une sirène, puis une autre, quelque part, non loin. Elle se rendait compte qu’il n’y avait pas de bon moment pour ce genre de choses. Elle avait cru que ce serait plus facile dans un restaurant qu’il aimait, comme si le fait d’être dans un endroit public pouvait la protéger, ou lui, conjurer, atténuer ou annuler ce qu’elle s’apprêtait à dire. Luc s’en allait à Vancouver; à l’autre bout du pays, aussi bien dire à l’autre bout du monde. Ce départ à tout le moins était un soulagement. Cela changeait tout, et cela ne changeait rien. Il lui fallait réfléchir, il lui fallait un peu de temps, du silence, mettre de l’ordre dans ses idées.

            « Tu sais, dit-il, les saumons, après avoir passé plusieurs années en eau salée, retournent frayer dans la rivière où ils sont nés, à l’endroit exact où ils ont vu le jour. »

            Elle se souvenait vaguement d’avoir déjà vu un documentaire là-dessus à la télé ou lors un cours d’écologie à l’école.

            « Avec la construction des grands barrages, on a dressé au milieu des cours d’eau qu’ils empruntaient des obstacles infranchissables, et des milliers, voire des millions de saumons sont morts en essayant de remonter le courant. J’ai vu des photos : des carcasses à perte de vue, recouvrant l’eau sur des kilomètres. 

            – Pourquoi ils ne rebroussaient pas chemin? »

            Il haussa les épaules : « Ils n’étaient sans doute pas programmés pour ça.

            – Et pourquoi ils ne frayaient pas tout simplement au pied du barrage? »

            Il réfléchit encore, avoua qu’il n’en savait rien et piqua du bout de sa baguette une rondelle de pieuvre violette. Elle attrapa un cube d’avocat sous lequel se cachait un morceau d’anguille cru, chair grisâtre dont la texture caoutchouteuse lui donna un haut-le-cœur. Elle le cracha dans sa serviette.

            « Ça va? Qu’est-ce que tu as?

            – Rien. Rien du tout. Je reviens tout de suite. »

            Elle partit vers la salle de bain presque au pas de course, s’assit sur un siège où elle avait pris soin de disposer des feuilles de papier toilette et se força à respirer calmement. Rien ne pressait. Ils s’aimaient. Ils étaient mariés. Ça compte pour quelque chose. Tout le monde peut faire une erreur. C’était la vie. Ce n’était rien d’autre que la vie. Imprévisible, hasardeuse, une succession de coups de dés. Elle sortit de son sac à mains le tube de plastique qu’elle traînait depuis le midi, voulut le jeter dans la poubelle de métal où il était écrit : « Napkin disposal only », mais elle eut une sorte de vertige qui la força à s’appuyer sur le rouleau de papier rêche et frais. Le mince cylindre dont l’extrémité se terminait par un renflement roula par terre et elle l’arrêta de la pointe du pied, le ramassa puis l’essuya soigneusement. La pièce carrelée de blanc sentait l’humidité; dans la cabine voisine, la cuvette laissait échapper un chuintement comme un long soupir ou un lointain bruit de vagues. Par une grille au haut d’un mur, elle entendait, étouffés, venant de la cuisine, un vacarme d’ustensiles et d’ordres criés où elle reconnaissait parfois un mot. Une chance sur des millions. Elle glissa le tube de plastique dans un compartiment de son sac dont elle tira la fermeture-éclair, se moucha, sortit, rafraîchit son rouge à lèvres et fit couler l’eau dans le lavabo. Le savon rose qui s’échappait en longs filaments nacrés d’un distributeur métallique sentait la gomme à bulles. Il fallait attendre, voilà ce qu’il fallait faire. Rien du tout. Quelque signe finirait bien par lui indiquer le chemin à suivre. En poussant la porte de la salle de bain, elle faillit heurter un débarrasseur portant un immense bac brun débordant de vaisselle sale et de reliefs de nourriture au milieu desquels les verres couverts de taches de doigts faisaient des tours translucides.

            Quand elle revint à table, la pluie avait cessé. Le boulevard Maisonneuve luisait sous la lumière des lampadaires, les édifices se reflétaient obliques et tremblants sur l’asphalte, curieusement déformés, comme s’ils s’apprêtaient à voler en éclats et à tomber au milieu de la rue en pièces détachées. Elle se rassit devant lui, annonça : « Ça ne me gêne pas du tout que l’on retarde les vacances d’une semaine. Quand on sera là, si tu veux, on pourra en profiter pour retaper un peu la véranda, elle en a bien besoin. » Elle s’imagina décaper et poncer soigneusement le bois abîmé pour en faire disparaître la cicatrice avant de le repeindre de neuf. Rien n’y paraîtrait.

            Il prit de nouveau ses mains dans les siennes; ils restèrent un long moment immobiles, sans parler, leurs doigts entrelacés au milieu de la table où il ne restait plus dans le plateau de sushis que quelques grains de riz et le gingembre confit qui ressemblait à une rose en train de se faner. On vint bientôt débarrasser et demander s’ils désiraient autre chose.

            « Je voudrais un de ces biscuits, dit-elle, aux amandes, dans lesquels il y a un message. »

            Le garçon la dévisagea, le regard vide.

            « C’est au restaurant chinois, mon cœur, la reprit son mari en riant. On est chez le Japonais.

            – Alors je vais prendre de ce thé », fit-elle en indiquant, du geste, la table où le couple de jeunes Asiatiques avaient mangé, et qui était maintenant déserte.

            « Kombucha », annonça le serveur avec une petite flexion du buste en déposant sur la table une théière d’où émanaient de puissants arômes à la fois fruités et musqués.

            « Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il au garçon tandis que celui-ci versait le liquide ambré.

            – Un thé vert au miel mis à fermenter avec une mère. »

            Ils levèrent des yeux interrogateurs.

            « Comme pour le vinaigre, expliqua-t-il. Une colonie de bactéries et de levure qu’on appelle parfois champignon kombucha. »

            Aussitôt se présentèrent à son esprit des images de moisissure, de cellules croissant de façon incontrôlée, se multipliant pour donner naissance à des créatures sans nom, molles et duveteuses. Elle repoussa sa tasse avec dégoût, releva les yeux vers son mari qui trempait prudemment les lèvres dans la sienne.

            « De bonnes bactéries », précisa le garçon d’un air insulté avant de tourner les talons.

            Il aspirait précautionneusement une petite gorgée : « C’est délicieux. Mais il y a des choses qu’on préfère vraiment ne pas savoir, non?

            – Oui. »

            Elle vida ce qui restait de l’eau minérale tandis qu’il buvait le thé auquel elle refusait de toucher et dont la seule odeur lui donnait maintenant une légère nausée. La plupart des dîneurs arrivés tôt avaient fini leur repas, les tables étaient promptement nettoyées et dressées pour le premier vrai service de la soirée.

            Dehors, des dizaines de véhicules d’urgence passaient en trombe, toutes sirènes hurlantes. On bloquait les intersections, où les voitures étaient détournées par des policiers postés à la hâte. Dans le lointain, les camions d’incendie massifs, rouges et chrome, avaient presque l’air de jouets. Elle regarda sa montre; 18h25. Le garçon leur apporta l’addition et elle découvrit, en inspectant le détail, que l’on avait oublié d’y inscrire la bouteille de Perrier. Elle songea une seconde à signaler l’omission et décida de n’en rien faire, ce qui lui procura une sorte de douce satisfaction. Ils divisèrent le total en deux, pourboire inclus, et chacun paya sa moitié.

            Boulevard Maisonneuve, ils durent se frayer un chemin à travers la foule de badauds dont le nombre allait croissant et qui spéculaient sur la cause de la commotion, émettant les hypothèses les plus folles : une minitornade avait frappé ce coin de rue précisément, on avait découvert non pas un mais deux colis suspect, un piano était tombé du vingtième étage. On entendait venant des quatre coins de la ville les sirènes de véhicules d’urgence qui arrivaient sur les chapeaux de roue. Les gyrophares des ambulances lançaient des éclairs qui baignaient la rue d’un éclat surnaturel. Coin Metcalfe, où l’on avait déroulé des rubans jaunes pour ménager un périmètre de sécurité, un agent de police ganté de blanc les repoussa sans ménagement :

            « On ne passe pas. Faites demi-tour.

            – Mais mon auto est au coin », fit-il valoir en voulant le contourner.

            L’autre ne broncha pas.

            « Elle est juste là », insista-t-elle en montrant du doigt la voiture garée à quelques centaines de mètres.

            Pour toute réponse, le policier écarta les jambes, croisa les bras, inamovible.

            Ils tournèrent les talons, montèrent d’un pâté de maison et tentèrent plutôt de traverser la rue Peel, où on leur barra pareillement le chemin. La foule continuait de grandir et il dut lui prendre la main pour éviter qu’ils ne soient séparés dans la cohue. Tandis que les gens affluaient de partout, convergeant vers les lieux de l’accident, ils se résignèrent enfin à faire demi-tour et à rentrer à pied, elle boitillant à peine à cause de son orteil endolori.              

             « Ils seraient morts de toute façon, annonça-t-elle après qu’ils eurent marché quelques minutes.

            – Quoi?

            – Les saumons, ils seraient morts de toute façon, même sans le barrage. »

            Elle se souvenait maintenant : les saumons changeaient de couleur en arrivant dans l’eau douce, ils cessaient de s’alimenter, leur physionomie se modifiait, leur mâchoire devenait semblable à une sorte de bec, il leur poussait des bosses sur la tête, et ils se métamorphosaient en monstres marins tels qu’on en voit dans les bestiaires du Moyen Âge. Ils mouraient tout de suite après s’être délestés de leurs œufs.