Writing, at its best, is a lonely life.
Ernest Hemingway

            Un ami nous a prêté récemment une plaquette intitulée La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant. Son auteur, un mystérieux Jean-Baptiste Botul, y étudie l’hygiène de vie du philosophe, qui, exception faite de quelques mondanités d’usage,  se résumait à ceci : étude, étude et encore étude. Et c’est ainsi que Kant, en plus de s’être toujours préservé du mariage, n’a jamais fait de place (ne fût-ce qu’une toute petite place) à une femme dans sa vie.

            Qu’un homme reste chaste toute sa vie est déjà exceptionnel. Mais cela est d’autant plus étonnant dans le cas de Kant. En effet, la chasteté n’entre-t-elle pas en contradiction avec le premier principe de la morale kantienne : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle »? Parce que l’humanité doit se reproduire, il est entendu, convient Botul, que la chasteté ne peut pas devenir une loi universelle. Cependant, les philosophes forment une catégorie atypique parmi les hommes. En effet, leur méthode de procréation est si extraordinaire que pour assurer la survie de leur propre espèce, et pour qu’au bout du compte l’humanité soit autre chose qu’« un vil troupeau sans mémoire autre que génétique », ils font l’amour à l’envers, c’est-à-dire qu’« ils ne pénètrent pas, ils se retirent. Ce retrait porte un nom : la mélancolie ». Qu’est-ce donc que la mélancolie? « Une maladie de la solitude, dit Botul. L’atrabilaire se met volontairement à l’écart. C’est alors que se produit le miracle de la vie contemplative ». La chasteté de Kant, loin de porter atteinte au premier principe de sa morale, était indispensable à sa démarche philosophique ; ainsi, elle servait l’humanité tout entière. 

            En refermant ce petit livre, nous n’avons pu faire autrement que de nous demander si, pour se reproduire, l’écrivain, comme le philosophe, n’était pas enclin à pratiquer le coït à rebours. Mélancolique, ne se met-il pas lui aussi volontairement à l’écart des autres pour pratiquer son art? Ne se retire-t-il pas de la vie au lieu de la pénétrer?

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Pour explorer la délicate question du retrait et de la pénétration, demandons-nous d’abord dans quelle mesure l’écrivain est présent pour l’autre. Cette interrogation est essentielle ; elle met en lumière la profonde déchirure de l’écrivain. Dans La Détresse et l’enchantement, Gabrielle Roy décrit ainsi cette déchirure : « Mes livres, dit-elle, m’ont pris beaucoup de temps dérobé à l’amitié, à l’amour, aux devoirs humains. Mais pareillement l’amitié, l’amour, les devoirs m’ont pris beaucoup de temps que j’aurais pu donner à mes livres. En sorte que ni mes livres ni ma vie ne sont aujourd’hui contents de moi ». Il faut savoir lire entre les lignes de cet aveu. En effet, la vraie cause de la déchirure, est-ce simplement le temps que nécessitent à la fois l’amour et l’écriture? Le temps est toujours une excuse facile, et c’est celle qui vient spontanément à l’esprit de chacun, y compris de l’écrivain (par exemple : « M’accompagnes-tu à la campagne ce week-end? — Ah non. J’ai un chapitre à finir »). Mais au-delà de cette vulgaire question d’horaire, nous devons nous demander si l’écrivain est vraiment en mesure de se donner à l’autre. Est-ce que cela fait seulement partie de ses priorités? Ailleurs dans son autobiographie, Gabrielle Roy répond elle-même à cette question lorsqu’elle admet avoir tôt pressenti dans sa vie « devoir garder la première [place] à quelque chose d’autre que l’amour, peut-être encore plus exigeant ». Serait-il donc possible que le don de soi indispensable à l’écriture soit exclusif? « Plus l’homme cultive les arts, moins il bande », remarque Baudelaire, ce qui nous met déjà sur une bonne piste.

             « You put your art into your work. I put it into my life », dit Larry à son ami Harry, l’écrivain névrotique interprété par Woody Allen dans sa comédie Deconstructing Harry. Ainsi, le problème de l’écrivain serait de tout donner à ses livres au lieu de se concentrer sur sa vie. « All my juice goes in the damned book », écrit Hemingway à un de ses correspondants en 1945. Mais pourrait-il en être autrement? Tout bien pesé, ne se pourrait-il pas que l’énergie — entendre : le juice, l’art, la diligence, l’application, l’effort — qu’un individu consacre normalement à sa vie et à l’amour soit, qualitativement et quantitativement parlant, la même énergie que l’écrivain destine à son œuvre? « Ce que je donnais à ma femme, je le retirais en égale mesure à mon travail », reconnaît sans équivoque Silvio, le narrateur écrivain de L’Amour conjugal d’Alberto Moravia. Virginia Woolf, pendant qu’elle rédige La Promenade au phare, pressent également cette situation et le note dans son Journal en 1926 : « Je suis incapable de trouver un mot à dire quand nous [Léonard et elle] nous promenons autour du square, ce qui est mauvais, je le sais. Mais c’est peut-être bon signe pour le livre ». Ce serait donc cette impossibilité à distribuer son énergie à deux endroits différents en même temps qui provoquerait la déchirure profonde de l’écrivain et qui expliquerait pourquoi, règle générale, celui-ci est incapable d’être entièrement présent au monde. Il en va carrément de sa santé : « [Mon] épuisement, note de nouveau Virginia Woolf en 1933, vient de ce que je vis dans deux sphères à la fois, celle du roman et celle de la vie ». Or ces deux sphères sont comme deux planètes qui parcourent deux orbites différentes autour de deux foyers distincts, si bien qu’à trop vouloir avoir un pied sur chacune d’elles, on se sent vite étourdi, ou pire encore : écartelé. 

            Mais pourquoi, nous demandons-nous, l’écrivain doit-il tant donner de lui-même à son œuvre? Pourquoi cela l’absorbe-t-il ainsi? « Ma propre fécondité m’embarrasse », dit Bernard, le romancier des Vagues de Virginia Woolf. En effet, il y a matière à s’inquiéter, car l’écrivain, un peu comme la mère pour l’enfant qui va naître, doit demeurer constamment attentif aux contractions de son imagination. « Un récit, dit Gabrielle Roy, n’attend pas que l’on en ait fini : avec ceci qui paraît plus urgent, que l’on ait d’abord répondu à cette lettre, [etc.]. Le récit a son heure pour venir et si on n’est pas libre alors pour lui, il est bien rare qu’il repasse. À attendre, il aura en tout cas perdu infiniment de sa mystérieuse vie presque insaisissable ». Cette totale disponibilité de l’écrivain envers son œuvre se traduit, on l’aura deviné, par une indisponibilité émotive. « Les grands poètes, observe Diderot dans son Paradoxe sur le comédien, […] sont les êtres les moins sensibles. […] Ils sont trop occupés à regarder, à reconnaître et à imiter, pour être vivement affectés au-dedans d’eux-mêmes ». À cet égard, retenons le témoignage de Silvio dans L’Amour conjugal : « En dehors de mon travail plus rien n’avait d’importance pour moi dans la vie, pas même mon amour pour ma femme. […] Tout m’était égal ». Cette relation privilégiée qu’entretient l’écrivain avec son œuvre est bien entendu frustrante pour l’autre qui en est témoin et qui voudrait que l’écrivain soit tout entier à lui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cet autre développera à l’égard du couple écrivain-œuvre un sentiment semblable au complexe de Laïos qui s’empare du père devant le spectacle de la relation exclusive qu’entretient la mère avec l’enfant. Se sentant rejeté, l’autre ne pourra faire autrement que de vouloir s’immiscer dans la relation toute particulière qu’entretient l’écrivain avec ses livres ; malheureusement, il se rendra compte très vite que cela est impossible, si bien qu’avec le temps, il ne manifestera plus que de l’aigreur envers cette relation (par exemple, à moins qu’il ne soit son éditeur, au début, l’autre demandera doucement à l’écrivain : « Tu ne trouves pas que tu travailles trop? » Ensuite, il ne fera que se plaindre : « Tu travailles tout le temps! »)  

            C’est ici qu’il faut émettre un avis aux intéressés : partager la vie d’un écrivain est une grande source d’insatisfaction.  Comme l’explique Francesco Alberoni dans son bel essai Le Choc amoureux, « [le métier d’écrivain], dans l’intimité, [est fait] de discipline, d’épreuves, de recherche continuelle d’une ligne d’arrivée, d’un résultat, d’une perfection. Le public ne voit pas toute cette recherche et cette routine et l’amoureux, lui-même, est ébloui par la performance et ne pense pas à ce travail humble, obscur, dont il devra comprendre la nécessité et auquel il devra apprendre à participer sans en être le protagoniste. Aussi la déception est-elle inévitable ». À ce propos, citons le témoignage de Consuelo de Saint-Exupéry, qui confie la chose suivante dans ses Mémoires : « Être la femme d’un pilote, c’est un métier. Être la femme d’un écrivain, c’est un sacerdoce ». Un sacerdoce qui ne comporte même pas l’avantage d’être reposant, pour peu que l’on tienne compte de cette confession d’Hemingway : « [When I am working on a novel], I am just about as pleasant to have around as a bear with sore toenails ». C’est donc un pensez-y bien.

            Cela dit, il serait dommage de confondre la disponibilité de l’écrivain envers son œuvre et l’espèce d’insensibilité aux choses extérieures qui en résulte avec de l’égoïsme. Un tel jugement serait erroné, car la vraie démarche créatrice est tout sauf narcissique. En effet, l’écrivain n’est pas seulement insensible aux autres, il est complètement indifférent à son Moi particulier : « Il faut sortir de soi, note Virginia Woolf en 1922, et se concentrer au maximum sur un seul point; ne rien demander aux éléments épars de sa personnalité ».

            L’écrivain oublie sa propre personnalité ; il s’oublie lui-même. Autrement dit, il s’applique à disparaître, à se fondre dans un Moi universel. Dans ce cas, comment (car c’est bel et bien une chose qui arrive) quelqu’un peut-il aimer un écrivain sans que celui-ci en ressente un profond agacement? « Promise you won’t fall in love with me », demande Harry, l’alter ego de Woody Allen, à la jeune Fay, lors de leur toute première rencontre. On admirera combien Harry est conséquent avec lui-même : en effet, l’écrivain qui presque sans relâche doit travailler à l’anéantissement de son Moi particulier serait vraiment sot de rechercher l’amour d’un autre, car cet amour s’attacherait nécessairement à ce même Moi duquel il cherche à se débarrasser. C’est pourquoi, comme l’Enfant prodigue (« On aura du mal à me convaincre, dit Rilke dans Les Cahiers de Malte, que l’histoire de l’Enfant prodigue n’est pas la légende de celui qui ne voulait pas être aimé »), l’écrivain fuit (ou sait qu’il finira toujours par fuir) ceux qui l’aiment. Aussi Katherine Mansfield confie-t-elle dans son Journal en 1919 : « I’d always rather be with people who loved me too little rather than with people who loved me too much ». L’écrivain est donc non seulement incapable d’aimer normalement, mais qui plus est, il ne désire pas qu’on l’aime outre mesure. Il veut qu’on aime ce qu’il écrit, bien entendu, mais sa personne, pas nécessairement. C’est pourquoi il est si souvent détestable ; et c’est aussi la raison pour laquelle un des traits fondamentaux de son caractère sera sa propension à se sentir rapidement étouffé, voire menacé par l’amour des autres. Par exemple, Gabrielle Roy admet, lorsqu’elle se remémore son idylle européenne avec un certain Stephen, le seul amour qui lui ait été donné de connaître dans sa vie — à une époque, il faut le dire, où elle n’était pas encore écrivaine, mais seulement en voie de le devenir —, que quand bien même elle aurait eu plus de veine et que cette relation se fût prolongée plus longuement, « tôt ou tard, [elle] [s]e serai[t] retournée contre un envahissement aussi complet de [s]a vie ».

            Ce refus de l’envahissement constitue le fond du problème de l’hygiène amoureuse de l’écrivain. Ne pouvant s’appliquer avec la même énergie à deux choses en même temps, étant incapable d’être complètement présent à l’autre, voire d’aimer et de se laisser aimer comme tout le monde, l’écrivain ne devrait-il pas simplement rester seul? Il faudra répondre à cette question avec prudence, car il n’est pas dit que l’écrivain, bien qu’il se retire ainsi de la vie, n’ait pas besoin de la pénétrer quelquefois.

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 Le « héros » de Deconstructing Harry, loin d’être un solitaire, collectionne les femmes et les maîtresses. Ses amis, sa famille et ses ex (autrement dit, tout le monde sauf son psy) lui reprochent sa vie dissipée. Harry en viendra à reconnaître que le mariage n’est pas fait pour lui, mais il ne peut se résigner à cette pensée pour la raison suivante : « but then […] I get lonely ». Incapable d’être entièrement présent aux autres, l’écrivain ne peut cependant pas supporter l’isolement complet. Aussi Virginia Woolf parle-t-elle de la nécessité pour l’écrivain de posséder une chambre à soi, et non pas une maison au complet. Si au-delà des murs de sa chambre ne se trouvaient que de grandes pièces désertes, l’écrivain serait bien mal en point. Peut-on seulement imaginer l’ennui d’une vie qui ne serait faite que d’écriture? Hemingway lui-même en convient lorsqu’il dit à un de ses correspondants en 1945 : « Been writing everyday and going good. Makes a hell of a dull life too ». C’est à cette dull life que serait forcément condamné l’écrivain s’il choisissait la maison à la place de la chambre. Ainsi, une fois traduite en termes concrets, l’idée romantique d’Hemingway  selon laquelle « writing, at its best, is a lonely life » ne veut rien dire d’autre que ceci : « writing, at its best, is a dull life ». 

            Si la présence de l’autre est essentielle pour l’écrivain, c’est que seule cette présence peut lui permettre d’échapper à cette vie profondément ennuyeuse ainsi qu’à ce vide existentiel (Hemingway parle de vacuum) qui s’abat sur lui quand il n’écrit pas. Quand il sort de sa chambre, l’écrivain a besoin d’être repris par la réalité, il a besoin d’être récupéré et diverti par la présence de l’autre. « Je pense, dit Gabrielle Roy, […] avoir été infiniment consolée par le sentiment que, toute solitaire que fût ma voie, il ne serait pas tout à fait impossible, à l’occasion, d’avoir quelqu’un avec qui faire au moins un bout de route ». Notons toutefois qu’un bout de route à l’occasion, cela ne nécessite un grand engagement de la part de personne. Car s’il faut que l’écrivain soit récupéré et diverti par la présence de l’autre, cela doit se faire d’une manière telle qu’il n’ait à fournir aucun effort. « Quand j’écris à plein rendement, note Virginia Woolf en 1933, je ne désire que me promener et mener une vie enfantine et parfaitement spontanée avec Léonard et tout ce qui m’est familier ». Une vie enfantine et spontanée, autrement dit légère et distrayante (par exemple, en sortant de sa chambre, l’écrivain s’écrie : “ J’ai fini mon chapitre! Emmène-moi à la plage! Emmène-moi au resto! Emmène-moi au cinéma!”, ou n’importe quelle variante du genre).

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                       La présence de l’autre derrière les murs de la chambre de l’écrivain est donc une nécessité absolue pour que celui-ci puisse être sauvé de la vie monotone et irréelle qui serait la sienne s’il ne faisait qu’écrire. Il a besoin de savoir que cette présence est là pour lui, même s’il sait qu’afin de ne pas négliger ses livres, il ne sera jamais complètement là pour elle en retour. C’est ce qu’illustre fort bien la drôle de dédicace dont se rappelle le narrateur de L’Amour conjugal, sans doute parce qu’elle résume sa propre démarche créatrice : « À ma femme sans l’absence de laquelle ce livre n’aurait jamais pu être écrit ». Or c’est cette logique unique en son genre qui fait en sorte que la vie sexuelle de l’écrivain ne saurait correspondre parfaitement à la définition de la vie sexuelle des philosophes donnée par Botul : « ils ne pénètrent pas, il se retirent ». L’écrivain, pour sa part, a besoin de pénétrer la vie. Toutefois, parce que cette pénétration n’est jamais poussée jusqu’à sa limite, la façon dont l’écrivain se reproduit demeure tout aussi paradoxale que la chasteté préconisée par le philosophe. En effet, si seulement l’écrivain était capable de jouir avant de se retirer de l’autre, sa présence au monde ne serait pas si problématique. C’est pourquoi le coït interrompu s’avère une définition plus juste de la vie sexuelle de l’écrivain, celui-ci trouvant dans cette pratique non pas une méthode de contraception, mais bien sa technique privilégiée de reproduction.

            Cette vérité à l’esprit, il nous faut à présent imaginer le partenaire idéal de l’écrivain. Car le coït interrompu, semble-t-il, n’est vraiment pas quelque chose d’agréable pour celui qui le subit sans en comprendre la nécessité. Dans de telles conditions, le partenaire idéal de l’écrivain devra être quelqu’un dont les habitudes de vie se marient harmonieusement à cette pratique. Pour que le retrait dont il sera souvent l’objet se fasse tout en douceur, le partenaire de l’écrivain devra présenter lui-même des prédispositions au retrait : ainsi, le grand voyageur, ou encore, le bourreau de travail, paraissent des candidats potentiels. Mais cela ne saurait suffire, car en ce qui concerne la pénétration, ce même partenaire devra également être d’un tempérament très patient, du genre à ne pas s’exciter trop vite. Puisqu’il devra occuper son esprit tout en attendant devant la porte close de la chambre de l’écrivain la prochaine apparition de celui-ci, il serait bon que ce partenaire soit aussi un adepte de mots croisés, un amateur de jeux de cartes solitaires, ou quelque chose de semblable.

            Voilà pour le type idéal. Mais que fera l’écrivain, en admettant que cet idéal, comme tous les autres idéaux, n’existe pas? Que fera-t-il donc, à supposer que ni les grands voyageurs adeptes de mots croisés ni les bourreaux de travail amateurs de jeux de cartes solitaires ne courent les rues (ce qui semble fort probable)? Est-il condamné à faire « un bout de route à l’occasion » avec une personne différente chaque fois que le besoin de pénétration s’empare de lui? Est-ce vraiment ainsi qu’il doit envisager sa vie? « Mais attendez! nous crie le lecteur qui voudrait bien que cette histoire soit plus gaie. Pourquoi le partenaire idéal de l’écrivain ne serait pas simplement un autre écrivain? » Pensons-y une minute. Tous les éléments ne sont-ils pas réunis pour que cette combinaison soit parfaite? Deux professionnels du retrait, qui demeurent cependant avides d’une certaine forme de pénétration contrôlée. Une telle union comporte certainement plusieurs avantages, comme celui de ne jamais se faire dire : « Tu es si bizarre, je ne te comprends pas ». En effet, l’écrivain pourra difficilement en vouloir à son partenaire d’être comme lui, c’est-à-dire un jour dans la vie, trois jours dans sa chambre, deux jours à aimer, quatre à vouloir être seul, et ainsi de suite, sans horaire fixe. De toute évidence, ce couple se comprendra sans rien se dire, ce qui est un idéal de vie pour tout le monde, mais davantage pour l’écrivain, car celui-ci éprouve toujours plus de difficulté à parler qu’à écrire. Mais qu’adviendra-t-il si l’ardent désir de pénétration de l’un surgit dans la phase de retrait de l’autre? Celui-là ne pourra pas reprocher à celui-ci son comportement, mais son urgent besoin d’entrer dans la réalité diminuera-t-il pour autant? « Emmène-moi à la plage, dira l’un. J’ai terminé mon chapitre! — Tant mieux pour toi! dira l’autre. Je dois finir le mien. » Et que penser de la compétitivité qui est susceptible d’envenimer cette relation? Imaginons que le plus médiocre des deux, après moult années de persévérance, soit démoralisé par l’insuccès de son œuvre. Cet écrivain ne sera-t-il pas jaloux de son partenaire? Ne voudra-t-il pas lui nuire, de la façon très vicieuse qui consistera à prolonger la pénétration? À ne plus vouloir se retirer du tout? N’y a-t-il pas là de quoi avoir peur? Du reste, deux ours aux ongles de pieds endoloris, pour reprendre la formule d’Hemingway, peuvent-ils vraiment vivre ensemble sans finir par s’entretuer? 

            L’écrivain, le partenaire idéal de l’écrivain? Nous n’avons pas vraiment foi en cette solution ultime. Au fond, forte de nos recherches, nous pensons qu’il serait naïf de croire encore en quelque arrangement digne de rendre la vie sexuelle de l’écrivain, avec toutes les conditions qui la sous-tendent et les complications qui en découlent, moins paradoxale et problématique. Un tel constat est déprimant, cela va sans dire ; et le lecteur qui aurait voulu une fin joyeuse est sans doute très triste. Cependant, pour des raisons que nous ne souhaitons pas développer ici, il ne l’est probablement pas autant que nous.