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La traversée de l’espoir

1997, le jour se lève avec une pluie déchaînée.

Il pleut averse.

Il pleut des cris.

Il pleut des cris de mères qui couvrent les tonnerres de balles qui s’abattent sur leurs fils.

Il pleut des balles sur Mutsamudu.

Les kalashnikovs mitraillent et cessent. Des soldats en face tombent, ripostent, fuient. Un rebelle crie et tombe. Une balle vient se loger dans sa jambe droite faisant gicler le sang. Le sang de l’indépendance disent les médias locaux.

Le sang du séparatisme scandent les médias de Moroni. Deux discours, deux visions, deux camps. Le camp de l’Etat fédéral, par vocation centralisateur, et une île pressée de faire cavalier seul.

Trois colonels prennent d’assaut la radio publique et défient l’autorité de Moroni.

—Nous colonels Abeid, Sima et Abdérémane, déclarons l’indépendance de l’île d’Anjouan.

L’armée du président Taki est aussitôt débarquée dans l’avant-jour. Et les balles des mitraillettes commencent à crépiter. Les rues se vident. Pas un chat, pas une poule. Le désert complet. Et puis, là-bas au fond, en embuscade derrière un camion renversé, les soldats de l’armée régulière, tirent sur les rebelles indépendantistes calfeutrés dans le vaste local à l’entrée de leur caserne. Un tintatamare de balles nous fait sursauter dans nos maisons en torchis.

Quand tout à coup un boom pulvérisa une partie de la case en tôle ondulée à proximité de notre quartier.

Père, vêtu d’un tee-shirt blanc et d’un bluejean, bondit de son lit, attrape nos mains, à maman et à moi. Par derrière nous escaladons la cour avant de disparaître dans la forêt. Plusieurs heures que nous marchons dans le noir le plus total. Au loin on entend les tonnerres des AK-47 qui se déchainent sur la chair de notre île déchirée.

L’opération est baptisée : rétablir la souveraineté de l’Etat, une et si divisée.

Des bruits de jeep qui se déplacent. Des ordres criés aux soldats.

—Feu à volonté ! Nariwaule maâdui

Wawo (1).

Des giclées d’insultes se déversent sur les rebelles :

—Zinkwendze zanyu(2) !

Mère n’en pouvait plus. Elle avait mal aux pieds, ses tongs sont cassés. Elle traîne. Elle est enceinte de huit mois. Père la rattrape avant qu’elle ne s’évanouisse. Nous faisons une halte sous des arbres touffus. Père pose la tête de sa femme sur mes genoux et s’empresse de grimper sur un cocotier. Il arrache des cocos verts de ses larges mains, avant de se laisser glisser le long du tronc.

Au loin, le vacarme des balles redouble d’intensité.

Les civils quittent leurs villages, balluchons sur la tête. J’ai scotché à mon oreille le vieux transistor de père. La voix du correspondant de RFI commente les événements en direct. Le tintamare des balles résonne sur les ondes hertziennes.

Là-bas, père fracasse la fibre de la noix de coco verte sur un rocher en contrebas, la troue à l’aide d’une tige et propose à mère de glouglouter quelques gorgées. La boisson sucrée lui redonne un peu de force, elle se met sur pieds et casse la coque. Et d’un coup de cuillère-fibre de noix de coco, elle savoure la pulpe moelleuse, avant de reprendre la route.

Après deux heures de marche, nous apercevons le village de Koki au loin. Des bêlements de cabris, et de mouton rivalisent avec les éclats de balles à quelques centaines de mètres de nous. Au village, père fait le tour, se concerte avec les notables, apprenant qu’il y a un véhicule qui part tôt dans la matinée pour fuir les alentours de Mutsamudu.

Dès les premières lueurs du jour, nous étions debout, prêts à embarquer. Le village ne tarda pas à s’animer, se vidant de toute âme qui vive. A bord de la camionnette nous nous dirigeons vers la ville de Bambao où d’autres navettes doivent nous amener vers Domoni.

Sous les à-coups des routes cahoteuses, mère ne tarde pas à faire un malaise rendant tripes et boyaux aux herbes alentour. Père la maintient debout, cinq minutes après ils reviennent et le périple continue.

Domoni, 5 h du matin.

Les fidèles se courbent pour se chausser à la sortie de la mosquée et puis disparaissent dans les ruelles étroites. De la jetée on aperçoit l’aube qui commence à poindre à l’horizon.

En bas sur la plage, attroupés autour de leur kwasa kwasa (3), les passeurs finissent de compter les recettes. L’odeur de sable se mélange à des remugles d’essence. La grande traversée va enfin pouvoir commencer. Soudain,

—Tout le monde à l’abri !

Le guet signale la présence des Gardes-Côtes qui font leur ronde dans la jetée de Domoni.

L’agent vient chercher sa part du gâteau.

—La journée commence bien chef ?

—R.A.S, mon commandant ! en lui remettant quelques billets dans la main serrant celle de l’agent. Vite fait, bien fait, ni vu ni connu.

Les passagers munis de leurs paquetages montaient à bord, un à un, le bateau tourne dans tous les sens sous l’effet des vagues qui viennent s’abattre sur le rivage.

Lorsque le matelot démarre son moteur Yamaha, tout le monde se met à murmurer une prière.

L’homme est le seul à avoir une bouée orange autour du cou. Personne ne s’en émeut.

Notre esprit est ailleurs. Fuir, comme des bêtes traqués. Fuir la pluie de balles, comme si l’on pouvait éviter une balle. Slalomer sur l’océan déchaîné par des vagues en colère, qui font couiner la coque du kwasa kwasa.

A la moindre secousse, tout le monde s’agrippe à son voisin, l’autre main maintenant solidement le bord de la barque.

Nous voilà au milieu de rien, Domoni a disparu avec la chute du jour. Devant, quelques lueurs des lampes à pétroles des pêcheurs venus faire leurs emplettes au large à bord de leur bois fouillé. Un badamier qu’ils creusent à la force de leur bras, à l’aide de la hache saillante.

Une légère brise nous traversa l’échine.

Mère n’en pouvait plus des secousses. Père la réconforte comme il peut. Le matelot commence à s’énerver. Les esprits s’échauffent:

—Vous n’aviez qu’à rester à quai, si vous êtes vraiment malade.

Père le fusille du regard en se mordillant les lèvres bouffés par l’air salin. Tout était dans ses yeux perçants qui clouent le bec au marin d’eau douce. Il bredouille quelques excuses avant d’arborer un sourire niais. L’air de dire, je suis le seul maître à bord, ce n’est pas la peine de la ramener.

Les vagues se firent de plus en plus méchantes.

Le vent aussi se mit à gronder dans le ciel gris désert d’étoiles et de lunes. Lorsqu’une dame ne sentant plus ses membres lâche une larme.

Elle propose une prière :

—Al fâtiha

Les mains en coupe, on répondait à ses demandes par des :

—Amin, amin

Le ciel ne semble pas convaincu de nos implorations.

Tous les adultes se mettent à réciter le Coran dans le brouhaha le plus total. Le matelot perd son air hautain, pour emboîter le pas à ses passagers. Toujours aucun signe d’apaisement de la part du ciel.

—C’est d’autre chose que j’ai besoin, semble dire une voix des entrailles de l’océan :

—Que l’un de vous se jette à l’eau !

Le matelot n’a qu’une seule envie c’est de se débarrasser de ce qu’il appelle la vieille hystérique.

—La route est encore longue, et l’on est trop chargé, lance-t-il dans l’étonnement général.

Avant de poursuivre, ce serait dommage que l’on y reste tous.

Comme impatiente, les vagues viennent s’abattre sur l’embarcation la faisant chavirer presque. Père se tourne vers moi, puis vers le matelot qui regarde aussitôt ailleurs. Lorsque la vieille dame, de tout à l’heure revient à la charge :

—Laissez-moi ici, de toute façon je suis vieille, je n’ai plus d’avenir que celui du tombeau, aidez-moi à sauter.

Et gloup, sa masse plonge flasque au milieu de rien. Des bulles tourbillonnent à la surface, lorsqu’un triangle noir fend l’eau à la vitesse d’un cillement, tournoyant autour de notre embarcation.

Et puis plus rien. Quelques secondes plus tard, des profondeurs du néant une mare pourpre change le bleu de la mer. Tout le monde est en larmes, lorsque des prières redoublent d’intensité. Personne n’ose regarder le matelot sanglé dans sa bouée, les mains fixées au poignet du moteur Yamaha.

—Ash’hadu all¯a il¯aha illa ll¯ahu, entonnons-nous.

—Muhammadu ras¯ulu ll¯ahi, conclut le passeur.

Au loin, des bruits de moteurs s’approchent de plus en plus. Et puis des ordres nous parviennent dans un porte-voix, provoquant la panique à bord. Un homme saute à l’eau en lançant :

—Plutôt mourir que de retourner là-bas.

Les Gardes-Côtes se lancent dans une course poursuite avec le passeur qui tente de s’enfuir dans la confusion générale. Encerclé par les autorités maritimes, impossible d’aller plus loin. Notre course s’arrêtera-là. Des trente personnes au départ de Domoni, il n’en reste plus qu’une dizaine à bord, des enfants pour la plupart.

Père nous enveloppe dans ses larges mains.

Mère commence à perdre son sang, elle était grelottante. Les Gardes-Côtes la mettent à bord de leur embarcation avant de foncer vers la jetée de Mamoudzou. Des sirènes d’ambulance se font entendre, couvertes par le bruit d’un hélicoptère qui fait des rondes au-dessus de nos têtes. Ceux qui se sont jetés à l’eau s’emparent des bouées qui pleuvent de l’oiseau volant.

Les Gardes-Côtes mettent les menottes aux poignets du passeur avant de le livrer aux gendarmes venus se joindre à eux.

Un attroupement de curieux nous accueille à quai, chacun y va de son commentaire.

—WaNdzuani nawalawe(4) !

En ces circonstances, on se rend vite bien compte que le racisme est la chose la mieux partagée. On nous fait monter à bord du camion bleu des gendarmes. Menotés les uns aux autres, où nous amenait-on ? Silence radio.

Chacun avait la tête baissée, couvert de honte sous les huées des badauds.

Après une demi-heure de traversée de la Grande Terre vers la Petite Terre, les klaxons de la barge vrombissent, annonçant son accostage.

Le camion bleu marine quitte la barge en premier, avant de déverser sa marée humaine sur le quai Ballou. Dix minutes plus tard, nous voilà dans la cour de détention des immigrés clandestins. Les officiers blancs sont accompagnés d’interprètes :

—Après en avoir avisé l’autorité comorienne, nous allons vous renvoyer chez vous.

Brouhaha dans l’assistance, aucune voix ne proteste. Le froid nous a condamnés au mutisme.

Un à un, on nous fait décliner notre identité pendant qu’un officier la saisit sur informatique.

Dans la vaste cour du camp militaire, une immense table se dresse sur toute la longueur.

Dans la cacophonie générale, nous nous restaurons du repas chaud qu’on nous sert.

Un immense filet prolonge la cour, sans doute pour nous empêcher de nous enfuir. Un maître chien promène son berger allemand en sifflotant la marseillaise.

—Nous sommes bien gardés ici, à l’abri des balles qui déchirent la peau tendre de Ndzuani(5) meurtrie, lança père laissant perler une larme.

C’est la première fois que je le vis pleurer. Ainsi, il était amoureux de son pays au point de verser une larme. Avait-il cédé à la fatigue ?

A tous les drames rencontrés au cours de la traversée ? Etait-ce le mauvais état de mère, hospitalisée d’urgence qui le chagrinait ? Le tout à la fois ?

Regroupés dans la grande salle où nous allions sans doute passer la nuit, une télé murale nous ouvre enfin sur le quotidien de cette île tant rêvée.

20 h 00 annonce l’horloge. La messe du 20 heures de Télé Mayotte a sonné.

Des images proviennent de Domoni. Une pancarte virvoltant au gré du vent. Colorié bleu, blanc, rouge. Et puis ces mots d’ordre, qui réveillent les vieux démons.

“Nous voulons « re » devenir Français”, pouvait-on y lire.

Un autre reportage sur l’arrestation du matelot qui passait en comparution immédiate au Palais de Justice de Mamoudzou. Condamné à six ans de prison ferme avec vingt mille francs d’amende, l’homme quitte tout sourire le tribunal entouré de deux gendarmes.

Et puis le journaliste a jugé important de donner la parole aux gens de la rue de la capitale.

Et un monsieur un pince sans rire d’y aller de toutes les cordes de sa voix :

—Que ne leur avons pas dit ! L’indépendance à la con nous n’en voulons pas.

Après un gloussement de rire, il ajoute :

—Karivendze ! WaNdzuani nawalawe...

Un brouhaha dans la salle, des insultes fusent contre ces propos inamicaux.

Un autre de s’emparer du micro et de reprendre son interlocuteur :

—Et vous osez vous réclamer du pays des droits de l’Homme, de Français, Français la madzi (6), un jour viendra où les Comores éternelles seront réunifiées !

On boit du petit lait dans la salle bouillonnante.

L’agent saute sur la télécommande et met fin à cette éclat d’exaltation.

—Vive les Comores libres ! entonnions-nous.

—Silence ! fit un homme gras, bardé de galons.

Un silence de cimetière règne dans la salle où le sommeil peine à venir dans l’angoisse du lendemain.

L’agent rallume la télé. Projecteur sur la maternité de Mamoudzou. Le journaliste s’est rendu au chevet de mère. Un petit bout de chou dort à côté d’elle. Père est aux anges, il me serre tellement fort contre lui qu’il achève presque de m’étouffer.

Des chants dehors nous arrachent de notre sommeil.

—Libérez les otages ! scandent des manifestants.

Des militants des droits de l’Homme demandent à nous rencontrer. Refus catégorique de la direction du camp.

Tout est paré pour notre renvoi hors du territoire national comme aiment à nous lancer les officiers.

—De quel territoire nous parlent-ils, foutre ? murmure père à un ami. Ils violent notre souveraineté et nous menacent de nous expulser de notre terre, fichtre, c’est le monde à l’envers, pardi.

Père était un fervent militant de la jeunesse révolutionnaire lors de ses années lycée. C’était sous le régime d’Ali Soilihi. Un nationaliste de première qui croit ardemment à la réunification des îles de la lune. Ses timides protestations ne freinaient en rien notre acheminement vers le Tratringa(7) à quai sur le quai Ballou.

On ne s’entend plus parler, entre le klaxon de la barge qui annonce son accostage, les bruits de moteurs des taxis, les aboyeurs de taxis, c’est à vous rendre sourd.

La police locale inspecte l’équipage, fait semblant de croire que ces derniers sont bien matelots. Et puis on embarque.

Mère ne sera pas du voyage. La tristesse me gagna, mais père me rassura :

—C’est une demi-victoire camarade, ne t’en fais pas. Le petit est né sur le territoire, il pourra avoir les papiers, ce qui nous permettra de revenir, lâche-t-il arborant un large sourire.

 

Chiconi, Marseille, Bordeaux,

Clermont-ferrand, de 1999 à 2004

 

1. Tuons-les, ces ennemis !

2. Vos couilles !

3. Barque de fortune dont les passeurs se servent pour la traversée.

4. Dehors les Anjouanais !

5. Le nom comorien de l’île d’Anjouan.

6. Insulte (Français de merde).

7. Bateau reliant Anjouan à Mayotte.