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from Une mélancolie arabe

C’est mon journal intime de l’année 2002.

Un grand cahier de 96 pages avec une couverture très bleue.

Je l’avais perdu.

Je l’ai retrouvé hier en faisant le ménage, oublié, abandonné depuis je ne sais quand derrière mon armoire.

Au milieu de ce cahier il y avait, il y a une enveloppe sur le dos de laquelle est écrit ce titre : «L’Algérien et le Marocain».

Je savais ce qu’elle contenait. Des mots, des mots écrits à deux, l’Algérien et moi. Le récit de notre amour écrit jour après jour, l’un à côté de l’autre. Y étaient-ils encore, ces mots, intacts, lisibles, ou bien s’étaient-ils effacés avec le temps ?

J’ai ouvert la lettre. J’ai ouvert mon coeur encore une fois à l’Algérien. J’ai ouvert mon corps à cette histoire folle, à cet amour grand, le plus grand et le plus fort que j’aie jamais connu.

Il n’y avait pas que des mots dans l’enveloppe. En plus de quelques feuilles jaunes arrachées violemment à un autre cahier, j’y ai trouvé quatre autres choses. Un bout de papier sur lequel figurait le numéro de téléphone de l’Algérien. Un bonbon Délice au cassis. La note d’un hôtel. Deux entrées de cinéma pour Beau Travail de Claire Denis. Des souvenirs ? Non. Des preuves plutôt. J’ai vraiment rencontré cet homme. J’avais 27 ans. Il en avait 36. Je n’étais encore rien à Paris. Il était tout. Dieu. Dès le premier instant. Il dansait. Je l’ai rejoint. J’ai dansé. Il m’a aimé. Je l’ai aimé. Pendant un an et demi, le monde, moi et mon destin, c’était lui. Lui. Lui. Slimane. Algérien du Sud à la peau blanche. Homme marié qui venait de quitter sa femme. Père de quatre filles. Fondeur. Sculpteur. Poète dans l’âme. Arabe. Plus Arabe que moi. Et fou, ouvert et fermé à la fois.

Je vivais à l’époque rue Oberkampf, avec un autre homme français, Samy. Rencontré dans le métro de Paris quelques jours seulement après mon arrivée dans la capitale. L’amour avec lui s’était affadi assez vite. La fin s’approchait. La vie ensemble n’avait plus de goût. On se disputait tout le temps, en cri, en silence. Je l’ai quitté dès que j’ai rencontré Slimane. En attendant de trouver un appartement, l’Algérien et moi avons vécu tous les deux dans un hôtel, Aviator Hôtel, 20, rue Louis-Blanc. Slimane avait une maison à Strasbourg où vivaient sa femme et ses filles. À Paris, il était chez ses frères. On n’avait pas où aller. L’hôtel du 10e arrondissement parisien a été pendant presque deux mois notre nid, notre cage, notre maison à nous. Quatre murs. Manger, faire l’amour. Et rien d’autre. Si ce n’est chercher un appartement.

Nous avons fini par en trouver un, rue de Clignancourt, 18e arrondissement. Métro Marcadet-Poissonnier, ligne 4. Il était au 5e étage et sa surface faisait 18 m2.

C’est là, prisonniers l’un de l’autre, que nous nous sommes aimés, que nous avons parlé en arabe tous les jours et que nous avons frôlé la folie.

Dès le départ, nous avons écrit l’un à côté de l’autre, l’un pour l’autre, l’un l’histoire de l’autre, son passé, ses personnages, ses images, ses obsessions. Nous l’avons fait, ça, cette chose incroyable, impossible avec d’autres : tenir un stylo à deux, avancer dans l’écriture à deux, être dans l’amour et son écriture en même temps.

Quand ce fut fini, l’été 2001, avant de me quitter, Slimane avait pris avec lui les deux grands cahiers où nous avions tout enregistré, des pages et des pages d’amour. Il avait décidé que, puisque c’était moi qui rompais, ce « trésor » lui revenait de droit, lui le grand amoureux incompris.

Trois mois plus tard, j’avais trouvé sous ma porte une lettre. Celle que j’ai maintenant entre les mains. Dedans il y avait ces pages. Quelques-unes des pages que j’avais écrites seul dans le journal.

[ . . . ]

Slimane ne m’avait donc rendu que quelques pages de notre journal. Il avait gardé le reste pour lui, l’avait peut-être détruit. Brûlé. Tout ce que nous avions écrit ensemble, corps contre corps, mains jointes presque, il l’avait pris pour lui, volé pour lui. La mémoire écrite de notre histoire lui appartenait désormais. Notre livre n’était plus à moi aussi. Et cela m’avait mis très en colère. Je ne pouvais pas m’empêcher de voir dans le geste de Slimane une volonté de censure. Enlever dans ce livre ce qui ne lui plaisait pas. Me rendre ce qu’il voulait bien rendre, presque rien, quelques petites et maigres pages qui lui sont, de surcroît, favorables. M’exclure, en quelque sorte. Plus de trace écrite de moi par lui. Moi écrit dans l’amour par lui.

J’avais été dépossédé. En faisant ces coupes, Slimane avait réécrit le journal amoureux. Dénaturé l’amour. Lui avait donné une autre couleur. Incomplète.

J’ai répondu à cette lettre très vite.

J’ai passé toute une nuit à l’écrire. Une lettre étrange où j’essayais en vain d’être logique, sec, cruel, froid. Une lettre de vengeance qui n’en était pas une. Je l’ai postée le lendemain à 7 heures du matin. C’était le début du printemps. Il faisait encore nuit sur Paris.

« Slimane,

Je n’arrive même plus à t’appeler cher Slimane, tellement je suis en colère. Contre toi. Contre moi. Contre cette injustice que tu m’imposes. Contre l’amour qui n’a plus aucun sens aujourd’hui pour moi et qui, pourtant, est encore là, au fond de mon coeur. Contre cette censure que tu te permets d’exercer dans notre “Journal amoureux”. Je suis en colère parce que j’ai l’impression d’avoir tout donné de moi, de mon corps, mais jamais cela ne t’a satisfait.

Tu voulais plus. Toujours plus. Tout savoir de moi, de ce à quoi je pensais, de ce que je faisais quand tu n’étais pas là. De mon coeur qui s’est donné à toi dès la première seconde de notre rencontre. Mon corps était devenu ton corps. Mais tu voulais encore et encore plus. Quoi, plus? Je ne savais plus quoi te donner… Tu exigeais que je sois là pour toi, tout le temps. Je l’ai fait. Avec plaisir. Avec amour. Avec dévotion, je t’aimais. Je t’adorais. J’ai quitté les autres, ma vie, mon chemin dans Paris, mes projets, pour toi. J’ai arrêté de voir les gens qui comptaient pour moi. Les amis, cela sert à quoi quand on a l’amour ? Que t’apportent les autres que je ne peux pas te donner ? Et qui sont-elles, ces personnes auxquelles tu es si attaché et que moi je ne connais pas? Mille questions. J’ai répondu, je me suis justifié. Mille questions répétées des milliers de fois. Certains jours, j’ai osé ne pas te répondre. Je me souviens à quel point tu étais alors hors de toi…

Tu ne me croyais pas. Pour toi, je ne faisais que te mentir, te tromper, coucher avec tout ce qui bouge. J’étais un diable, un démon, c’est ce que tu disais, un petit démon dont tu étais amoureux. Fou amoureux. “Possessivement” amoureux. Maladivement amoureux.

Tu as quitté ta femme et tes enfants pour moi ? Je ne te l’ai jamais demandé. Tu vivais déjà à Paris sans eux quand je t’ai connu.

Certains jours tu partais au travail à 7 heures du matin comme d’habitude et, une heure plus tard, tu étais déjà de retour. “C’est affreux, je ne pense qu’à toi. Tu es moi. Je ne peux rien faire d’autre… sauf être là avec toi, dans ce studio, ce lit, dans ce noir même en plein jour.” Cela s’est produit plusieurs fois et, chaque fois, je pleurais d’émotion et je me hâtais d’ouvrir le lit, mettre les draps, les coussins, les couvertures, et vite, vite, on se déshabillait et on allait se rejoindre, se coller l’un à l’autre, se respirer l’un l’autre, dormir, se réveiller, se rendormir. Ne presque rien manger… Te souviens-tu de tout ça ? Bien sûr… Comment oublier ces instants d’amour vrai, d’amour pur, d’amour plus important et plus fort que tout, que tout ? !

Te souviens-tu de la lumière dans mes yeux chaque fois que je t’ouvrais la porte ? Tu l’as remarqué une fois, rien qu’une fois. Après, tu étais dans ton idée à toi de l’amour, ton amour pour moi plus grand évidemment que celui que je te portais. Ton entrée quotidienne dans le petit appartement était un bouleversement total, un renversement de moi-même. Tu arrivais, tu souriais à peine, tu disais, des fois gentiment ironique, des fois noir : “Labass, Sidi Abdellah ?” Je te regardais et je constatais les changements qui se produisaient dans l’air, dans le monde qui n’était plus que toi. TOI.

J’étais heureux et j’avais peur. Tu étais l’homme, le roi. J’acceptais ton pouvoir. J’acceptais tes silences, tes remontrances, tes mises en scène, tes obsessions. Tu fumais. Je m’asseyais par terre et je t’enlevais tes chaussures, tes chaussettes. J’aimais le faire, tu ne m’y obligeais pas, pas du tout… Comme j’aimais, quand il faisait froid, te laver les pieds avec de l’eau très chaude dans la petite bassine rouge que nous avons achetée ensemble du côté du métro Strasbourg-Saint-Denis. Je les lavais, je les essuyais et je les embrassais : ils étaient à moi.

Tu étais algérien, arabe comme moi et tu étais à moi. Mais je voyais bien que tu avais des doutes, en permanence des doutes.

Au début, tu m’as dit dit: “Raconte-moi tes histoires avant moi… Ton passé amoureux…” Je t’ai tout raconté, les garçons et les hommes qui sont passés dans ma vie, tous les détails, les moindres détails, tu désirais tout savoir. Plus tard, longtemps plus tard, tu es revenu à ces histoires et tu as ordonné : “Renonce à ton passé! Oui, tu as bien entendu, abjure tes autres histoires d’amour, dis qu’elles ne valaient pas la peine d’être vécues… Dis que l’amour c’est avec moi que tu le vis, et qu’avec eux ce n’était que du plaisir, du fun, rien de plus… Dis : Avant j’étais un putain! Dis : Avant j’étais égaré! Dis : Avant j’étais une salope! Dis : Avant n’existe plus… plus !” Tu étais sérieux, il ne s’agissait pas d’une nouvelle crise de jalousie. Tes yeux étaient rouges de haine pour ce passé, pour cette existence sans toi. Tu ne supportais pas l’idée de moi vivant et heureux avant de te connaître. Je savais intimement qu’il ne fallait même pas essayer de te convaincre, de te faire changer de sujet. J’ai dit : “Avant toi, je n’étais rien!” Tu as dis : “Dis aussi qu’avant tu n’étais qu’un putain !” Je l’ai dit aussi. Et on a fait l’amour. En pleurant tous les deux.

Maintenant, c’est fini, fini. Et c’est moi qui l’ai décidé cette fois-ci. C’est fini d’être tous les deux uniquement dans ta façon à toi d’aimer, dans ta possessivité et dans tes névroses que je trouvais gentilles, intéressantes au début. C’est fini même si l’amour continue d’exister entre nous. Je le veux. Je persiste et je signe. C’est fini. J’en ai plus qu’assez d’être ton objet d’amour. Ton objet tout court.

Tu as fait de moi ce que tu as voulu. Je suis devenu une femme arabe soumise pour toi. Chaque jour, je devais finir tout ce que j’avais à faire avant ton retour vers 17 heures et tout préparer pour ton confort. Le tagine, le thé à la menthe. Le linge propre… C’est vrai, je l’avoue, j’ai aimé faire tout cela. Laver tes vêtements sales, te nourrir, s’occuper de ton corps. Tu ne m’obligeais pas. C’est vrai aussi que tu t’investissais comme tu pouvais dans la vie de couple.

Le monde extérieur n’existait plus. J’ai essayé de faire comme toi pendant un long moment. Les sentiments qui nous unissaient me suffisaient à moi aussi. Notre communion spirituelle était précieuse à mes yeux. Tu croyais aux mêmes choses que moi. Les saints. Les djinns. La sorcellerie. La superstition. Les encens. Le jaoui, la chabba, le harmal, le fasoukh, tu savais ce que c’est. De même que tu savais que l’eau de fleur d’oranger était essentielle pour ma survie. Parfois, j’allais mal. Tu prenais cette eau, tu me lavais le visage et les mains en psalmodiant quelques prières. Cela me soulageait. Tu comprenais cet état particulier, ce hal qui s’imposait à moi, et tu avais les bons gestes et les bons mots pour me ramener à la vie, à l’amour avec toi. Au lit contre toi.

Tu as fait tout cela pour moi. Je t’ai laissé entrer dans mon corps et dans mon âme. De quelle autre preuve d’amour avais-tu besoin ?

Je sais que l’homme arabe est compliqué. Toi, tu l’étais mille fois plus. Je te comprenais et je ne te comprenais pas. Je sais que l’amour est une chose qui nous dépasse. Je sais que l’amour est jalousie. Maladie. Je l’ai lu dans les livres. Nous l’avons vérifié ensemble dans L’Anthologie de la poésie arabe que tu m’as offerte au début de notre relation. Nous l’avons expérimenté pendant presque deux ans. Tu voulais le pouvoir. Je te l’ai donné, de mon plein gré, sans penser à mon avenir. L’avenir, c’était toi et moi, ensemble, ventre contre ventre, coeur pour coeur, dans un même souffle. J’ai renoncé à mon ambition. J’ai renoncé au ciné, mon plus grand rêve depuis l’adolescence. J’ai arrêté de m’endurcir pour toi. J’ai enlevé les masques, tous les masques, devant toi. Mon identité sociale que j’avais commencé à construire à Hay Salam a cessé d’exister dès que tu es apparu devant mes yeux. Te rendais-tu compte de tout cela, de tous ces sacrifices ? Ne voyais-tu pas que tu avais fait de moi un prisonnier, la prisonnière de la rue de Clignancourt ? Non, je ne crois pas… Tu as continué à douter, à me faire subir quotidiennement tes interrogatoires. Je ne pouvais même plus écouter à côté de toi les messages qu’on me laissait sur mon téléphone fixe. Et si par malheur je le faisais, il fallait alors que je passe des heures et des heures à tout expliquer, qui étaient ces gens, quand je les avais connus, si j’avais couché avec eux, pourquoi je continuais d’entretenir des relations avec eux, à quoi ils ressemblaient physiquement, moralement… Tout, tout, il fallait dire, surtout ne rien oublier… C’était trop… Intolérable… Impossible…

Je dois toutefois avouer que, même en plein enfer, une partie de moi était heureuse, aimait ça, ce machisme, cette dictature… Je me disais alors : “C’est ça l’amour, c’est ça l’amour… J’ai de la chance… Il faut tenir le coup… C’est ça l’amour…”

J’ai tenu comme j’ai pu. J’ai arrêté de travailler. Je suis devenu une petite femme. Ta conception de la femme. Je suis devenu Saâd, ton copain d’enfance. Je suis devenu une sculpture entre tes mains. Un corps pour toi, qui ne vivait que pour toi. Un prénom arabe à toi. On le massacrait à Paris, toi, ce prénom, tu l’honorais. Je le redécouvrais. Pendant deux ans, seule ta façon à toi de le prononcer comptait. Tu avais le pouvoir de le rendre vivant, arabe comme avant, comme jamais. La nuit, dans le noir, on s’endormait en s’appelant par nos prénoms. Slimane. Abdellah. Slimane. Abdellah. Slimane… Je gagnais toujours cette compétition. Le sommeil te gagnait très souvent avant moi, tu ronflais légèrement, tu lâchais ma main, mais moi, je continuais, je priais… Slimane, Slimane, Slimane, Slimane… Tu étais là, un corps qui souffle en moi. Je ne te voyais pas, je te reconnaissais, je te respirais. Je te parlais en arabe. La langue à nous et dans laquelle, hors la loi, on s’est aimés.

Avec toi je redevenais arabe et je dépassais en même temps cette condition. Cette peau, cette culture et cette religion. Le sexe, dans ce cadre, était à chaque fois comme la première fois, une transgression, une rencontre au ciel. Le sexe avec toi avait cessé d’être uniquement du sexe. Tout de toi trouvait place sur et en moi. Timide, tu disais les mots sales des mauvais garçons algériens. Timide, je rougissais, je baissais les yeux pour les relever aussitôt et demander à en entendre d’autres. Ce n’était pas des insultes. Dans mon oreille, c’étaient des poèmes, dans mon coeur un philtre d’amour et dans mon bas-ventre l’image de ton corps, de ton corps épais et nu. Tu étais un zamel. Un pédé. Je l’étais aussi. Nous l’étions l’un pour l’autre, évidemment, sans fierté, sans honte.

Tu aimais aller à la mosquée de temps en temps. Tu disais que tu aimais la gymnastique de la prière, être au milieu des inconnus en prière, dans la parole simple et directe avec Dieu. Dès qu’on s’est rencontrés, tu as arrêté de le faire. Tu n’osais plus. Notre lien était sacrilège aux yeux de l’islam. Tu n’arrivais pas à te débarrasser de ce sentiment. Je n’ai pas essayé de te faire changer d’avis. Moi-même je vivais dans cette contradiction. Moi-même j’avais besoin de croire. Je voulais croire.

On a fini par trouver une solution. Je t’ai emmené à l’église Saint-Bernard et on a regardé les autres prier. Les églises, ce n’était pas pour nous à l’origine, cela ne représentait rien dans notre mémoire spirituelle. Rien ne nous attachait à elles et, pourtant, nous y sommes retournés plusieurs fois et nous avons fini par y découvrir une nouvelle spiritualité. Nous l’avons inventée ensemble, cette religion, cette foi, cette chapelle, ce coin sombre et lumineux, ce temps en dehors du temps. Ce christianisme non loin de Barbès.

Je m’égare. Je voulais t’accabler de remontrances et voilà que je te parle de ce que nous avons vécu de beau ensemble… Je m’égare… Je dois t’aimer encore. Il ne faut pas. Il ne faut pas. Il ne faut plus. J’ai souffert. Je souffre. Tu es en moi fort, même absent. J’ai privé mon coeur de toi et je dois réapprendre à vivre dans la solitude. Tu es à Paris, pas loin, dans une banlieue proche, au bout de la ligne du RER B, je te vois, je te suis, tu entres, tu sors, je me détache et je m’attache, je ferme les yeux pour t’éloigner et bientôt te maudire… Mais je n’ose pas… Je n’ose pas…

Tu m’as quitté je ne sais combien de fois. On se disputait. Je ne renonçais pas facilement. Comme ma mère, je suis têtu, dictateur, quand je le veux. Tu étais malade. La jalousie était devenue ton moteur. Tu voulais toujours avoir le dernier mot. Je ne t’ai pas toujours laissé le prendre facilement. Tu saisissais ta sacoche d’ouvrier et tu disais : “Je ne t’aime plus. Je pars. Va, fais ta vie avec les autres, ces autres que tu aimes plus que moi…” Il n’y avait personne d’autre, il n’y avait que toi, combien de fois je te l’ai juré, crié. Mon existence avait fini par se résumer à cela, crier, pleurer, me justifier. Tu m’abandonnais. Tu partais. Dix minutes après, je courais après toi dans les rues du 18e arrondissement. Rue de Clignancourt. Boulevard de Barbès. Rue Doudeauville. Rue… Et le petit pont. Et le petit banc. Tu étais là. Tu m’attendais là. Assis sur le petit banc. Je te rejoignais. Et on regardait ensemble les trains de la gare du Nord passer. Dans le silence. Les immigrés africains noirs qu’on aimait et qui nous touchaient pour des raisons qui nous dépassaient parlaient pour nous. Criaient à ma place. Intervenaient sans le savoir en ma faveur auprès de toi. Le sourire revenait à tes lèvres. Tu retrouvais la raison. Calmes, on se levait, on allait acheter à chaque fois du melon, ton fruit préféré, et on revenait à la rue de Clignancourt célébrer l’amour apaisé. Momentanément loin de la folie.

Elle finissait toujours par réapparaître dans notre vie et détruisait peu à peu quelque chose en moi. Tu étais fou. Je l’étais aussi, mais beaucoup, beaucoup moins que toi.

Tu as fini par me fatiguer. M’épuiser. Je n’avais plus la force, au bout d’un an et demi d’amour intense, possédé, de répéter les mêmes histoires, de subir ton autorité, d’être moins que toi dans l’amour. Tu as réussi, avec le temps, à fixer en moi l’idée que mon amour était inférieur au tien. Tu étais un poème mystique. Je n’étais qu’une petite nouvelle de Guy de Maupassant… Tu étais grand dans l’amour, c’est vrai.

Je le voyais, je l’ai vu dès le premier jour. Il fallait te suivre, courir en permanence pour être un petit peu à ton niveau. Tu n’as aucune idée de tout ce que cela m’a coûté. Mes efforts, tu ne les as jamais remarqués. Jamais récompensés. Au fond, tu n’as eu à aucun moment idée de la solitude amoureuse que tu m’imposais… Au fond, au fond, tu avais raison : une partie de moi, toute petite partie, te résistait, et je suis sûr que tu le savais bien avant moi et que c’est cela qui te faisait souffrir, te rendait au sens propre malade et fou.

Je ne pouvais pas laisser mon rêve de Paris s’évanouir complètement. J’étais dans cette ville pour grandir, devenir un adulte. Devenir quelqu’un. Un Nom. Réaliser des projets de films, de vie, portés en moi avec ferveur depuis longtemps, trop longtemps. Tu n’as jamais compris cela. Et je n’ai pas compris, moi non plus, que ce rêve était plus fort, LE plus fort. Rencontrer l’amour en arabe est un miracle inespéré. Mais je ne pouvais pas te parler de tout ce que je voulais faire de ma vie. Ce qui me dépassait. Alors je me suis tu. J’ai caché, sans le savoir, sans le vouloir. Je ne t’ai pas parlé. J’ai parlé à Paris.

Je le confesse, je l’admets : ton amour était le plus pur. Mais pour ce genre d’amour, il faut une santé de fer, une autre folie que je n’ai pas. J’ai donné. J’ai donné. Je suis pauvre à côté de toi tellement riche. Je ne suis rien en face de toi rempli et sûr de ta vision. Je suis petit, petit, petit. Tu m’as élevé un moment, mais tu m’as lâché trop souvent. À force de tomber, mes jambes n’arrivent plus à marcher comme avant.

Je suis allé marcher ailleurs. Tu m’y as poussé.

Il fallait arrêter. Trahir.

Cela s’est passé dans le sous-sol de la gare de l’Est. Il était boulanger. Tout le contraire de toi. Blond. Mince. Très jeune. De Lille. Cela a duré un quart d’heure. Quinze minutes pour me salir, reprendre la vie d’avant toi, me reperdre, seul. Un petit moment insignifiant de sexe pour commettre un péché et sortir de notre religion, tourner le dos au Christ et à ses églises.

Je l’ai fait. Je savais ce que je faisais. J’ai fait avec ce garçon ce que je n’ai jamais fait avec toi. Des gestes nouveaux. Des pratiques nouvelles. Du danger. Une grande violence. Le noir autrement qu’avec toi.

Je suis rentré. Je t’ai attendu. Je n’avais rien préparé pour le dîner. Tu as fait la cuisine à ton retour du travail. On a mangé. Et j’ai provoqué pour la première fois une dispute avec toi. Je t’ai poussé à me quitter. Je savais quoi dire, j’avais tout préparé, pour te mettre en folie, en départ, en rupture.

Tu es parti.

Je ne t’ai pas rattrapé.

Tu as traversé les rues et le boulevard. Seul. Au début de la nuit. Juste avant le sommeil.

Combien d’heures es-tu resté à m’attendre assis sur le petit banc de notre pont ? As-tu pleuré ? Quand as-tu compris que c’était fini, que je ne reviendrais pas ? Y avait-il les Africains pas loin de toi, leur musique, leur danse ?

Combien de paquets de cigarettes as-tu fumés ? Et quand tu n’en avais plus, qu’as-tu fait ? Attendre et regarder les trains qui passent ?

Je sais que tu n’as pas pleuré. Tu ne pleures jamais. Tu te fermes. Et il faut venir à toi, t’ouvrir au monde et à toi-même. Cette nuit je ne suis pas venu te reprendre. Te reprendre comme tu es. T’aimer malgré tout, malgré moi.

Dans le noir étrange du studio, j’ai veillé toute la nuit. J’étais choqué. Tu n’allais plus jamais être dans cet espace, dans cette lumière, à mes côtés. Je t’avais chassé. J’avais repris le pouvoir que je t’avais donné sur moi. Et je ne savais pas quoi en faire. Je ne le sais toujours pas.

Comme toi, je n’ai pas pleuré.

Comme toi, je suis redevenu un homme de là-bas. Une image arabe de l’homme. Sec. Fier. Dur. Pantin. Ridicule.

Comme toi, pour la première fois de ma vie, j’ai fumé. C’étaient tes cigarettes. Un paquet que tu avais oublié une fois et que je gardais précieusement, bien caché.

Tes cigarettes étaient fortes. J’avais mal à la gorge. Je n’arrivais plus à respirer. Mais je les ai toutes fumées et je n’ai pas ouvert la fenêtre pour aérer. Je voulais étouffer. Nous étouffer. Installer un brouillard entre nous. Un mur. Une prison. Une nouvelle prison pour moi seul.

Là, dans cette obscurité, dans cette exécution, cette mort volontaire, je me suis souvenu de ma soeur hantée. J’ai appelé ses djinns. Ils sont venus. Je me suis levé. Ils sont entrés en moi. Et je suis tombé.

Ailleurs, j’ai fait ce rêve.

J’étais au Caire, la seule ville qu’on voulait visiter un jour ensemble, et je pleurais enfin en racontant à ses ruines notre histoire.