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Amarres: Créolisations india-océanes

Amarres
en créole réunionnais,
terme profondément polysémique,
signifie aussi bien

lien, attache,
envoûtement, ensorcellement,
être amoureux, être captivé,
être en relation, se soucier (amar lë ker)
ce qui excite les sens (i amar la boush)

[…]

Natifs d'une île souvent oubliée sur les cartes du monde, souvent confondue avec d'autres territoires français de l'outre-mer, nous cherchons à affirmer une problématique qui s'appuie sur cet oubli, sur cette confusion. Car être oublié, ne pas compter, n'est ce pas le lot de tant de peuples, de groupes, et ne faut-il pas se demander oubliés par qui, pourquoi, compter pour qui, pourquoi ? Quand l'Europe se pensait le centre du monde, organisait le monde autour de ce centre, nous étions quelque part, là-bas, au bout du monde. Nous étions alors amarrés à la France, c'était une amarre imposée, le lien nous étranglait parfois. Aujourd'hui, alors que l'Europe est devenue l'une des provinces du monde, nous repensons nos amarres.  Décentrer le regard, retracer une cartographie du monde, de l'Océan indien, où la France, l'Afrique, l'Europe, l'Asie, le monde musulman se croisent, voilà notre projet. Inscrire notre île dans ces réseaux d'échanges et de rencontres, à la croisée des mondes africains, européens, asiatiques et insulaires. À la périphérie sans doute mais une périphérie pensée, travaillée, transformée en atout, en avantage. Nous ne sommes pas au centre du monde, nous n'y serons jamais. Nous serons toujours un peu à la marge, en marge, et alors ? Nous proposons une réinscription dans la diversité, la globalisation pensée comme rencontres, échanges. Amarres, pour que nous puissions nous ancrer dans l'Océan et larguer les amarres, entrer en relation.

Pourquoi ce texte ? On pourrait nous dire que tout a déjà été dit, que nous ne pourrons que répéter, et en moins bien, ce qui s'est déjà écrit sur La Réunion, le métissage, l'interculturel, le croisement. Il n'y aurait rien à ajouter ou si peu. Sommes-nous d'ailleurs capables de renouveler tout cela, ou devons-nous attendre les " prochaines générations " naturellement identifiées à du nouveau ? Le besoin d'écrire ce texte s'est inscrit en réponse à plusieurs choses : une présence de plus en plus importante des artistes et de la culture dans le paysage réunionnais et les questions que pose cette présence ; le renouveau d'intérêt porté par Paris aux émergences artistiques réunionnaises ; l'absence d'une réflexion sur celles-ci ; la faiblesse du débat public ; l'éthos agressivement masculin du discours réunionnais, artistique, culturel, politique, social ; les questions et nouvelles pratiques induites par les profondes mutations des trente dernières années ; la nécessité de participer au débat post-colonial. […]

Il est écrit par deux Réunionnais, une femme et un homme, qui ont grandi ici, s'en sentent natifs, ont participé et participent au débat culturel et politique. Natifs, pour nous, cela signifie non pas simplement être né sur l'île mais en avoir le souci : de son inscription dans l'Océan Indien, d'une revalorisation de ses expressions et pratiques propres, de la réappropriation de son territoire. Pour nous, être d'ici signifie nécessairement et sans en avoir le choix, être bilingue et pluri-culturel. L'Europe a privilégié le monolinguisme et le monoculturel, l'Européen n'avait pas le besoin des langues et des cultures de l'autre puisque sa culture et sa langue étaient à ses yeux, l'universel. Dans les colonies, le    plurilinguisme et le pluriculturel ont été des données, présentées comme des signes de l'arriération par l'impérialisme, et qui se révèlent aujourd'hui la condition indispensable à la confrontation. La langue de l'Autre est devenue la nôtre -- sans fierté ni honte - sans que nous ayons perdu la langue native. C'est aussi sans fierté ni honte que nous prenons les outils conceptuels et la technique qui nous sont utiles, aimons la littérature et les arts de l'Occident. Nous faisons nôtre la maxime de la grande poétesse  Africaine-Américaine, Audre Lorde,  Using the master's tools to dismantle the master's house. Nous ne sommes cependant pas dans une confrontation binaire : l'Europe est un des mondes de notre monde. L'Afrique, l'Asie, le monde musulman, les mondes insulaires en ont été aussi la matrice. Nous commençons simplement à en faire l'inventaire critique. Fini les oppositions binaires, toutes les cultures s'interpénètrent, et se nourrissent les unes des autres, aucune n'est solitaire et pure. C'est un texte de proposition à débat, un texte de parti pris qui ne se veut ni exhaustif ni neutre. Au cours de ce texte, nous nous sommes confrontés à la polysémie du " nous " : le nous qui renvoie aux auteurs, le nous qui se constitue en opposition, en confrontation à un " eux " (interne ou externe à l'île) et le nous qui englobe les habitants de l'île. Nous sommes conscients des effets d'exclusion qu'entraîne le " nous ", mais nous savons qu'aucune constitution d'un groupe ne s'est faite sans stratégie d'exclusion. Aucun processus d'identification ne se fait sans instauration d'une frontière. Nul ne peut demander à un groupe, un peuple d'en faire l'économie. Mais cela ne signifie en aucun cas que les frontières sont infranchissables, que l'autre n'est pas constitutif de soi, que les identifications ne sont pas soumises à des transformations sans cesse négociables. Le " nous " commun de ce texte est en formation. Il a deux écueils à éviter, d'une part le nous nationaliste et/ou communaliste , et d'autre part la dilution dans un universel abstrait et a-historique, le fameux " village global ".  […]

Nous proposons de partir de ce qui nous a fait, de la terre sur laquelle nous avons grandi  -- sommet volcanique, terre inhabitée, isolée dans l'Océan Indien, connue des Arabes, évitée par les Portugais, colonisée par les Français -- en retraçant les routes d'échanges avec les mondes qui l'ont fait. Les premiers habitants sont des colons français et leurs esclaves malgaches et indiens. C'est une île d'esclaves et de maîtres, avant de devenir une île de maîtres et d'engagés. C'est une île où l'Histoire jette Malgaches, Africains, Comoriens, Indiens, Chinois, Indochinois, Malais, Européens et Français, athées, catholiques et musulmans, bouddhistes et hindouistes, animistes et polythéistes. Mais ce ne sera pas une simple affaire de juxtaposition. L'île fait que l'on peut être en même temps chrétien et hindouiste, chrétien et animiste, hindouiste et animiste. C'est une île du monde créole, sur la route entre l'Afrique et l'Asie, une île sous-France, une île-archipel. C'est une île du monde india-océanique, une île de créolisations india-océanes.

[…]

L'appréhension de notre terre intègre l'océan. La notion de seascape, intraduisible en français, se prête à notre propos : l'océan est paysage mental, immense et vide, espace de la traite, de l'engagisme, de la déportation et du lien. Lieu du crime, de ce qui sépare, mais aussi lieu d'une première transformation, d'une première créolisation qui réunit les diversités.

L'Océan Indien est espace d'échanges, de rencontres, de commerce, de langues et de cultures nouvelles bien avant l'arrivée des Européens. Les villes cosmopolites, véritables villes globales où se côtoient Juifs, Arméniens, Arabes, Hindous, Chinois, Malgaches… préfigurent les villes globales contemporaines. Si l'arrivée des Européens affecte profondément le monde indiaocéanique, il ne le détruit pas complètement. La période de la décolonisation puis celle de la construction d'États-Nations renforcent une nationalisation de l'espace. Ces dernières années, les échanges trans-nationaux, trans-continentaux ont connu un renouveau.  Elles révèlent de nouvelles routes, de nouveaux itinéraires. L'émergence de nouvelles villes globales (Dubaï, Johannesburg, Singapour..) dessine une nouvelle cartographie. L'étude de ces espaces présuppose l'étude de la " production " de l'espace, qui est culturellement et socialement une production sociale et culturelle. L'Océan indien est un espace sans supranationalité ni territorialisation précise. Il est un espace culturel, à plusieurs espaces-temps qui se chevauchent, où les temporalités et les territoires se construisent et se déconstruisent. Océan qui lie les continents et les îles. Espace afro-asiatique, musulman, chrétien, animiste, boudhiste, hindouiste, espace des créolisations. Océan d'alizés et de moussons, de cyclones et de vents.

Nous sillonnons l'Océan Indien, à la recherche des plus merveilleux nuages, des brises les plus ensorcelantes, des flaches les plus irisées, des chants, des couleurs les plus rares, le bleu nous passionne, et nous savons faire déferler les vagues sur le sable et les récifs

[…]

Nous proposons une india-océanité qui soit ancrage et amarres. Nous privilégions la métaphore de l'ancrage car elle nous permet de penser l'exil et le déplacement, le mouvement et le flux, mais sans ignorer le territoire d'où nous sommes partis. Identité ancrée et en voyage, pour tracer ou reconnaître des routes, des itinéraires où l'échange, la rencontre adviennent. La réappropriation du territoire libère l'imagination, permet de partir sans angoisse, sans peur et de voyager. C'est une île qui se souvient des continents. Nous y voyons un mouvement de balancier, de va et vient, entre les continents et l'île, l'île et le monde insulaire. La présence de l'horizon  fait que l'on ne peut pas oublier ce qui est là-bas, après lui. L'horizon, ce qui n'est pas encore connu, ce qui arrive, l'imprévisible, l'inattendu, c'est-à-dire de l'histoire. Cette ligne géographique est la métaphore de notre horizon politique : toujours retravaillé, soumis à de nouvelles contradictions, de nouveaux conflits, de nouveaux défis.  Cet horizon qui dessine une ligne courbe - et non droite comme au Nord - est métaphore de notre position : l'horizon éloigne, la courbe rapproche. Cette india-océanité n'est pas uniquement culturelle, ou plutôt elle reconnaît le culturel comme élément du géopolitique et de l'économique.

© Françoise Vergès and Carpanin Marimoutou