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Le monologue du tueur

Bon c’est clair que tu me crois pas. Tu pouffes de rire. Tu me dis que je suis pas sérieux. Que je pense que t’es un idiot ou un ‘lerni’. Que je te fais avaler des couleuvres. Non, mais est-ce que je t’ai sonné moi ? Est-ce que j’ai demandé des questions moi ?

Si je sais ce qu’on dit à propos de moi ? Bien sûr, que je suis un vieux con qui n’a jamais rien foutu de sa vie et qui ne fout toujours rien. Un minable qui, à quarante ans, croupit dans un deux pièces, qui a une tête qui donnerait la frousse à un vampire, qui traîne un ventre gros comme une montgolfière, qui ne s’est jamais marié, qui n’a pas d’enfants et qui se prélasse alors que tout le monde bosse.

Ce que t’en penses ? Qu’un ‘délère’ par excellence peut pas être un tueur à gages. Que je divague. Moi. Avec ma tronche de raté. De traîne-savate. A la limite un mec amoral ou sans principes, enfin tu sais pas toi, mais assassin, non, t’es certain que je me fous magistralement de ta gueule.

Te dire que t’as raison ? Ben non tu te trompes. Figure toi que j’ai la réputation d’être l’un des meilleurs. C’est vrai qu’au fil des années j’ai peaufiné mon art. On peut même avancer que je suis un maître. Pas un grand maître mais quelqu’un qui s’y connaît, qui a de l’expérience, à qui on peut faire confiance. Ce qui fait ma réussite, si j’ose dire, c’est que je ne suis ni cupide, ni sadique. Je ne le fais pas pour glaner un maximum de fric, mon tarif est plus que raisonnable, et je n’éprouve aucun ‘nissa’ à tuer. Je suis pas comme ces débiles qui s’amusent à torturer la victime avant de la bousiller. Chacun son truc et faut pas se mêler des affaires des autres mais disons que pour moi, la jouissance est ailleurs. Je suis méthodique, précis, organisé et je fais un travail propre. On peut même dire que je le fais par amour. J’opère la nuit, dans le silence, et j’accorde une mort tranquille et sereine à ma cible. Si c’est pas de l’amour ça c’est quoi ? Il ou elle meurt pendant son sommeil, n’a pas le temps de se poser de questions, d’avoir des regrets, de penser à son assurance, de penser à son amant ou à sa maîtresse, de penser à toutes ces petites conneries qui minent une vie. J’interviens comme la main de Dieu et je les destine à la paix éternelle.

Ce qui m’a poussé à épouser ce métier ? Mais dis donc tu commences à avoir la trouille toi. C’est quoi ces rougeurs là ? Tu n’attendais pas à ça, pas vrai ? Quand tu m’as vu tu t’es dit, ah c’est le vieux bonhomme, je vais lui parler, il veut sûrement se confier, je vais faire de l’écoute, un peu de travail social ne fait jamais de mal et puis à la porte. Et qu’est-ce qu’on découvre ? Dis-moi ce qu’on découvre. J’entends pas. Plus fort. Que j’ai une tête de con mais un cœur de fer. C’est ça. C’est bien. Comme quoi les apparences sont trompeuses. Faut se méfier tu vois, gratte un peu la surface et tu risques de voir surgir le monstre avant la bête.

A vingt ans, il y a un truc qui m’est tombé dessus, c’est comme une enclume qui m’a fracassé l’esprit. Bon je vais pas te faire un cours de philo mais disons que la société te propose deux voies, la soumission ou la révolte. Par soumission je te parle d’un mec comme mon père. C’était quelqu’un d’honnête mais quelle vie de merde, des années a bosser comme un chien pour s’acheter une petite maison, à payer le loan, à élever la marmaille, à rêver d’une promotion qu’un autre, avec des connections politiques, lui piqua, enfin toute une multitude d’emmerdes  pour enfin crever à quarante-cinq ans d’une crise cardiaque. On peut pas trouver plus pathétique que ça. Sur son lit de mort, il m’avait fait promettre ‘ki mo pou reste touzours’  dans le droit chemin. Non mais qu’est-ce que tu crois papa ? Que t’es un modèle ? Que c’est une vie ça ? Que je veux faire carrière dans le secteur du lèche-bottes ? T’as donc jamais compris que pendant que tu trimais, pendant que tu jouais à être ‘monsieur bien-comme-il-faut-pauvre–mais-sympathique, monsieur docteur-es-courbettes, d’autres cassaient la baraque, qu’ils volaient, trichaient et s’en mettaient plein les poches ? Pauvre papa, mais bon on peut pas refaire une vie.  

Si je voulais d’une société meilleure ? Non, mais t’es fou non ? On ne peut changer l’homme, il est ce qu’il est, un loup, un animal féroce, un chacal, une hyène, enfin tout ce que tu veux et rien ne pourra y faire. Alors c’est quoi la révolte ? C’est subvertir le système, s’en servir sans en être le serviteur.

Si j’ai des remords ? Evidemment que non, si je les tue c’est qu’ils le méritent, des gens qui se retrouvent dans de telles embrouilles ont comme une pancarte accrochée à leur crâne avec inscrit dessus, ‘Tuez-moi’ . Tiens considère cette vielle femme que j’ai éliminée récemment, est-ce qu’elle ne le méritait pas ? Elle puait le fric mais elle refusait d’en donner à ses enfants, dont certains vivaient dans la misère. Ils se sont donc arrangés pour s’en débarrasser. Et tu devines qui a fait le sale boulot. Ton dévoué et fidèle serviteur. The one and only. Je t’avoue que la vieille conne m’avait un peu gâché la soirée. J’étais à deux doigts de lui fourrer deux balles dans la tête quand elle s’est réveillée. Et elle a commencé à m’implorer. Non missié na pas touye moi. Mo pou donne cinq mille roupies. Et dire que je comptais lui offrir une belle mort, fini à tout jamais les affres de l’avarice. Elle se mit à gueuler et c’était pas joli à voir. Mais bon je suis un professionnel et les sentiments je les relègue à la poubelle, j’ai donc enfoncé un chiffon dans sa bouche avant de l’exécuter. Il faut savoir gérer l’inattendu car sinon tu risques de perdre le contrôle de la situation. Et tout ce qui sort de l’ordinaire peut mettre en péril ta réputation.

J’ai un autre souvenir, je sais pas si ça t’intéresse, ah oui, ben ça c’était génial, on m’avait demandé d’abattre un jeune couple, il étaient tout ce qu’il y a de plus respectable, monsieur enseignant et madame comptable, belle maison à Sodnac et joli bungalow en construction à Palmar mais ils avaient un très vilain défaut et c’est qu’ils aimaient jouer aux courses, à tel point qu’ils s’étaient endettés auprès de gens qui ne font pas dans la dentelle, si tu vois ce que je veux dire. Et je me suis retrouvé un beau soir dans leur chambre. C’était un beau couple et la femme était splendide. Je me suis approché d’elle et j’ai longuement caressé sa chevelure. J’ai même pleuré et quelques larmes ont coulé sur son front. J’adore regarder les gens dormir car c’est là qu’on les découvre vraiment. Et cette femme avait un visage d’ange. J’ai d’abord poignardé brutalement le mari et lentement, très lentement, j’ai étranglé la femme, c’était beau et même sublime de voir sa beauté flétrir et s’en aller à tout jamais.  

Il m’arrive encore souvent de penser à son visage.

Ce que je fous quand je ne bosse pas ? Ben j’aime bien me rendre en boite. Il y a une discothèque à Grand-Baie qui me plait tout particulièrement. On y rencontre essentiellement des putes, des touristes et quelques jeunes. Mais j’y vais surtout pour danser. Je laisse la musique tremper mon corps et je me sens léger, je tourbillonne, je vois des étincelles briller et danser dans ma tête. C’est à me faire gerber de plaisir et je peux rester comme ça pendant des heures. Parfois il m’arrive de draguer une fille, une de ces jeunes écervelés qui croient qu’il faut tout montrer et qu’il faut tout dire. Je la ramène à la maison et on baise comme des bêtes. L’ennui c’est quand elles veulent s’accrocher, on dirait de la colle Pattex, et je me mets en colère et je m’en débarrasse.

Mais non je ne les tue pas. Je suis pas con quand même. Je les renvoie chez elle avec quelques liasses de billets dans les poches. Ca suffit à calmer leurs ardeurs. Je trouve qu’il n’ y a rien de plus stupide que le baratin de l’amour, je t’aime, tu m’aimes, c’est agréable pour un temps mais après ça dégage une odeur de rance et de vomi. Je préfère jouir un bon coup dans le corps de la fille et puis basta.

Mon avenir ? Ben voilà un mot que j'exècre. J’ai choisi de vivre le moment présent mais puisque tu insistes pourquoi pas. Je compte bien prendre ma retraite bientôt. J’aime toujours tout autant mon boulot mais  faut savoir s’arrêter. Et comme il me reste encore une vingtaine d’années à vivre - je compte me suicider à soixante, non merci, messieurs, dames, pas pour moi les maladies, l’alzheimer, parkinson et je ne sais quelles conneries encore ou à dépendre dans un home d’une bande de tarés ou à faire la queue pour toucher cette affreuse pension d‘invalidité – autant en profiter au maximum. J’ai un joli pactole que je conserve dans un coffre et je compte l’utiliser. Et tu peux être certain que je vais me la couler douce, vivre à la mer, des virées en boite tous les vendredis et samedis soir et surtout me laisser bercer, de l’aube jusqu'à minuit, par la douce mélodie des vagues. C’est le rêve quoi. Le nirvana.

Bon je vais pas m’attarder plus longtemps. Il y a du boulot qui m’attend. Laisse-moi te tâter le front pour voir ou tu en es. Ben dis donc t’es complètement froid. T’es un rapide toi.

Allez je me casse et comme je suis poli je vais téléphoner à la police pour leur dire qu’il y a un cadavre qui pue dans ta maison.