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Est-ce ainsi que les femmes grandissent?

Tout est affaire de décor 
Changer de lit changer de corps 
À quoi bon puisque c'est encore 
Moi qui moi-même me trahis 
Moi qui me traîne et m'éparpille 
Et mon ombre se déshabille 
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent »

Louis Aragon
 

 

 

Août 1994.

L’après-midi peinait à passer, et la chaleur n’en finissait pas. Peu vêtue, allongée sur le lit, elle lisait, fumait, s’aspergeait d’eau, sombrait dans un lourd sommeil. S’en arrachait et revenait à sa lecture.

Ainsi de ses journées jusqu’à la venue de la nuit. Une fois le silence et l’obscurité à leur apogée, elle quittait sa chambre. Elle se faufilait dans la salle de bains, où elle se soulageait, se lavait, puis gagnait la cuisine, où elle improvisait un repas, généralement un verre de lait et un morceau de pain, ou un reste de riz, qu’elle avalait entre les murs de sa chambre, persiennes et porte closes.

Ce circuit clandestin ne durait guère plus de quinze minutes. Au-delà de ce temps, elle risquait de croiser du monde, et particulièrement celui qu’elle aimait, qui l’avait autant aimée, qui maintenant la haïssait et la méprisait. Mon ennemi juré, avait-elle murmuré en écrasant le mégot dans le cendrier qui débordait.

Elle ralluma une cigarette et referma son livre. Elle voulut penser aux jours à venir. En vain. Elle revint à sa lecture et tandis qu’elle recherchait la page où elle s’était arrêtée, la porte s’ouvrit et il parut. Elle aurait dû sursauter de stupeur, crier de fureur, qu’il n’avait rien à faire dans sa chambre, enfin, pour qui se prenait-il de venir chez elle sans avertir, sans frapper… Mais une sorte de tendresse l’envahit qui noua sa gorge jusqu’à la douleur. Comme il est beau, avait-elle pensé.

Voilà des jours qu’il n’avait pas franchi le seuil de sa chambre, voilà des jours qu’elle ne l’avait pas aperçu au détour d’un couloir, au sortir de la salle de bains ou de la cuisine. Voilà des jours en réalité, et comme elle l’avait déjà dit, qu’elle évitait les toilettes dans la journée, qu’elle se retenait du mieux qu’elle pouvait. Lorsqu’elle n’en pouvait plus, elle sortait de sous le lit la bouteille improvisée en pot de chambre, une bouteille de plastic qu’elle avait scindée en deux, par-dessus laquelle elle s’accroupissait, tâchant de ne pas éclabousser le carrelage. Carrelage autrefois blanc, maintenant le grisâtre et le jaunâtre, reflet des salissures de lait, de cendre, de sauce, de pisse, qu’elle aura négligées de nettoyer. Voilà donc des jours, des semaines, des mois qu’elle l’évitait, de même qu’il l’évitait. Il n’apparaissait plus que dans ses rêves, continument, pour les transformer en cauchemars, qui la réveillaient en sueur et en cris qui ameutaient les habitants de la maisonnée, qui les irritaient au plus haut point, mais qui, au final, les confortaient dans leur idée qu’elle avait irréversiblement perdu la raison.

Pfft, sifflaient les femmes avant de regagner leur nuit.

Il l’évitait donc. Ils s’évitaient comme on évite la peste, mais cet après-midi d’août qui peinait à passer, alors qu’elle attendait que vienne la nuit, c’est lui qui vint. Il vint dans sa chambre. Son cloître. Son mitard. Il fit irruption chez elle sans crier gare. Sans frapper. Un suzerain surgissant chez sa vassale. Et cette visite impromptue ne lui dit rien qui vaille. Elle se figea. Tout en elle se figea ; son corps, son esprit, son sang, son âme... Un moribond aurait été plus vivace que moi, dit-elle.

Le pas sûr et mesuré, il avança. D’une voix monocorde, mais non moins péremptoire, il dit, Tiens !

Lorsqu’elle aperçut l’enveloppe qu’il tenait à la main, qu’il agitait sous ses yeux, elle recouvra ses esprits et l’énergie qui l’avait animée tous ces jours pour résister aux plans par lui échafaudés qui l’auraient envoyée en enfer.

Elle dit, Qu’est-ce ?

Il dit, T’as qu’à lire.

Elle posa le livre sur la table de chevet, rajusta son T-shirt, éteignit sa cigarette. Elle se redressa et attrapa l’enveloppe déjà ouverte, sur laquelle elle reconnut le cachet du tribunal et lut son nom. Elle sortit la lettre, qu’elle parcourut à la vitesse de la lumière.

Déglutissant, elle dit, Tu l’as donc fait ?

Il dit, Je n’ai fait qu’appliquer la loi.

Elle dit, Tu es allé trop loin…

Il dit, Je suis ton frère et unique tuteur. Ton tuteur à vie. Tu ne voulais pas l’entendre, tu peux le lire, à présent.

Elle dit, Point final ?

Il dit, Et ne t’avise pas de quitter le pays. J’ai alerté la police, même celle des frontières…

Elle ricana.

Il ricana aussi, Avec ta tête tondue, la peau sur les os, tu n’iras pas loin…

Puis il tourna les talons. Elle tremblait.

Elle froissa la lettre et la projeta contre la porte qu’il avait soigneusement refermée. Sa respiration s’accéléra, et son cœur s’emballa à se rompre. Elle crut qu’elle s’étouffait. Elle s’allongea et ferma les yeux. Lorsque son cœur eut retrouvé ses battements réguliers, une envie forte de pleurer s’empara d’elle. Mais n’y céda pas. L’heure n’était pas aux larmes. Prise d’une soudaine frénésie, elle se leva et ouvrit la penderie. S’habilla. Elle flottait dans son jean. La glace de l’armoire lui renvoya une silhouette semblable à celle d’un jeune garçon. Elle renonça aux bagages. Glissa son portefeuille dans la poche arrière de son jean, les clés de sa voiture dans l’autre poche. Attendit la nuit. Lorsque le muezzin entama le chant du crépuscule, elle regarda sa montre. Elle posa une casquette de tennis sur sa tête dépourvue de cheveux, presque lisse, et se surprit à dialoguer avec elle-même.

—Pourquoi fuis-tu, Yasmina, fille de Boualem et de Jeanne ?

—Pour grandir, sœur de Kamel.

—Est-ce ainsi que les femmes grandissent, fille de Boualem et de Jeanne ?

—C’est ainsi, sœur de Kamel, le fils de…

—Pardon, pardon ma mère….

Elle se relit, puis cligne frénétiquement des yeux, signe de mécontentement. Elle supprime le texte. Regarde l’écran vide, blanc. D’abord prendre des notes, ensuite rédiger.

Jusqu’à ce jour d’août 1994, mon frère jumeau et moi, on ne s’était jamais séparés. Nous avions huit ans quand nos parents périrent dans un accident de voiture. Nous habitions alors le centre d’Alger, vers la Grande Poste. Nos parents étaient enseignants, ils s’étaient crashés contre un camion-citerne. Leur voiture était blanche, une 2CV, ils venaient de se l’acheter. C’était en juillet de l’année 1972. Déjà dix ans que Le Général de Gaulle avait capitulé, que les Européens d’Algérie avaient renoncé à l’Algérie française. Et l’Algérie tout court savourait son indépendance. Son président, Houari Boumediene, putschiste et despote devant l’Eternel, après avoir renversé son prédécesseur, un certain Ben Bella, en 1965, puis évacué les Français de la base militaire de Mers el-Kébir, en 1968, se lançait maintenant dans l’élaboration des trois grandes révolutions. Il commença par l’industrielle, enchaîna avec la culturelle, puis attaqua l’agraire. Trois Révolutions d’un coup, d’un seul. Mao jubilait, et Staline dans sa tombe dansait la polka.

Nous ne connaissions pas nos grands-parents maternels, qui avaient condamné le mariage de notre mère avec notre père, non seulement arabe, mais pauvre comme Jésus. Ainsi, à la mort de nos parents, il ne nous restait que nos grands-parents paternels, petits paysans, qui tiraient le diable par la queue dans une fermette située au nord d’une ville côtière, à une centaine de kilomètres d’Alger. Heureux bénéficiaires de la révolution agraire, ils ont vu leur lopin de terre s’agrandir. Mon grand-père s’occupait de sa nouvelle exploitation avec entrain. Ma grand-mère continuait d’élever des poules et des lapins, dans la joie et la bonne humeur, et n’eut plus à traire les deux chèvres, que mon grand-père avait de toute façon vendues. Désormais des vaches, des belles laitières, une vingtaine, peut-être davantage, paissaient dans la verte prairie et, le soir venu, somnolaient et ruminaient dans une étable, une vraie, où des machines importées des pays de l’Est furent installées. Deux ouvriers recrutés par mon grand-père s’y affairaient, nourrissant, soignant, trayant les vaches. Le lait coulait à flots, inondant le marché. Les caisses de mes grands-parents se renflouaient à vue d’œil. Nous pouvions donc continuer notre scolarité dans l’établissement français qui se situait à Alger, auquel nous y avions droit grâce à la filiation de notre mère, cette Française bannie des siens. Un oncle, qui vivait à Alger, justement, accepta de nous héberger. Mes grands-parents, en plus du salaire que recevrait notre oncle, subviendraient à nos frais personnels. L’affaire était conclue.

En attendant la rentrée scolaire, nous avons passé l’été chez nos grands-parents. Mais peu avant l’automne, à la demande de la jeune épouse de notre oncle, qui attendait un bébé, mon oncle changea d’avis et nous restâmes à la ferme. Il ne fut plus question que nous retournâmes dans notre école de luxe, celle du village voisin de la ferme nous accueillit avec les honneurs. On nous appelait « Les orphelins ». A 11 ans, nous retrouvâmes le lycée français, où nous fûmes pensionnaires et bons élèves.

En 1982, l’année du bac, mon frère souhaita retrouver nos grands-parents de France, m’avait-il confié. Peut-être irons-nous poursuivre nos études en France. J’avais dit « Soit ». Quelque temps plus tard, mon frère m’annonça qu’il avait renoncé à la famille de notre mère. Les trois quarts des Français s’appellent Duchemin. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. J’acquiesçai. En réalité, j’étais soulagée. Car même si nous ne nous l’avouions pas, nous craignions d’être éconduits et humiliés. Nous n’en reparlâmes plus.

Reçus haut-la-main à l’examen, nous avons gagné les grandes écoles d’Alger. Mon frère entama des études de médecine, j’optai pour un cursus de lettres. Vue de loin, la vie universitaire paraissait tranquille. De l’intérieur, ça bouillonnait. Toutes sortes de tendance, d’obédience, de couleur s’y bousculaient. On y croisait des staliniens et des communistes, des marxistes et des trotskystes, des islamistes et des baasistes, des arabisants et des francophones, des capitalistes et des nostalgiques du colonialisme… Le parti unique, lui, régnait en maître. Les campus et les rédactions, les hôpitaux et les écoles, les administrations et les ministères, peut-être même les cimetières, ironisait-on, pullulaient d’agents de la sécurité militaire — un néophyte ne les reconnaissait pas. Il nous fallut du temps pour apprendre à les repérer. Comme à Moscou, tout le monde se méfiait de tout le monde. Comme à Moscou, le silence était d’or. Comme à Moscou, l’arbitraire, le musellement, la haine de l’autre, les frustrations étaient de mise. Le président putschiste et despote n’était pourtant plus, mort en 1979, de façon précoce et mystérieuse. Un colonel à la tête blanche, la voix mièvre, unique candidat, fut élu à 99%, 99. Et sa voix presque angélique dissimulait mal ses pratiques tout à l’identique de celles du défunt.

Bref, nous vivions toujours avec cette peur au ventre mais, allez savoir pourquoi, nous avions le vent en poupe.

Au terme d’une année, mon frère et moi avions enfin trouvé notre voie. Avec des camarades, nous avons créé le Mouvement des Etudiants Indépendants. Un mouvement clandestin, il va sans dire, qui prônait le partage et la liberté. Nous dénoncions la censure et le népotisme, les arrestations pour délit d’opinion et la torture dans les prisons, les injustices et l’arbitraire. Rien n’était laissé au hasard. Aux assemblées générales, mon frère prenait souvent la parole, il avait du bagout, je m’occupais des tracts, que je rédigeais et distribuais en douce.

Puis j’ai découvert les associations féministes, elles aussi clandestines. Le code la famille, un texte qui légifère l’hégémonie des hommes sur les femmes, élaboré par le putschiste défunt, n’était alors qu’un projet de lois. Polygamie, répudiation, obéissance au mari, tutorat, inégalité dans l’héritage et le témoignage… Toutes les vilenies à l’encontre des femmes y étaient consignées.

Mon frère et d’autres camarades nous soutenaient dans notre combat. Ils nous dénichaient des appartements, où nous nous réunissions en sécurité. Ils nous encadraient lors de nos sit-in devant l’Assemblée nationale, où nous déclamions l’Internationale de concert et à tue-tête, dans les deux langues, l’arabe et le français. Quand la police déboulait, nous détalions comme des lapins, celles qui ne couraient pas assez vite finissaient la manif dans le panier à salade, direction le commissariat où on les gardait à vue, et assez longtemps pour qu’elles s’en souviennent. Pour les humilier, on les parquait avec les droits communs, les prostituées… C’est si loin, se dit-elle en revisitant ses notes. Puis s’y remit.

Eté 1984. En pleines vacances parlementaires, alors que certaines de nos camarades observaient une grève de la faim dans les geôles d’Alger, le code de la famille fut adopté.

Elle enregistre ses notes. Allume une cigarette. Se met à la fenêtre. Fume en regardant la ville. Fixe le sommet de la tour Eiffel qui scintille au loin. L’horloge de l’église Saint Sulpice sonne les 12 coups de minuit. Elle retourne au bureau.

Le livret de famille, par exemple, est prévu pour quatre épouses. Première épouse, deuxième épouse, etc. Une femme, quel que soit son âge, quelle que soit sa profession, juge ou procureur de la république, avocate ou ministre, cuisinière ou mère au foyer, ne peut pas se marier sans l’accord de son tuteur. Et si elle n’en a pas, de tuteur, c’est le juge qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam qui la représentera. C’est ça, le paradoxe algérien. On nous a envoyées en masse à l’école, on nous a poussées jusqu’à l’université, puis, comme pour mettre fin à tant de liberté, comme pour nous punir, comme pour rester en accord avec les codes du patriarcat, comme pour nous rappeler à l’ordre, paf, ils ont pensé, élaboré, rédigé, puis voté ces lois qui font de nous des mineures à vie.

Plus tard, après les grandes émeutes du 5 octobre 1988, la constitution du 26 Février 1989 vit le jour. Nous passâmes du parti unique au multipartisme.

Comme activiste désormais célèbre, j’ai donné des interviews à tour de bras. Lors des meetings, je prenais la parole en toute liberté… Comment peut-on accepter, cautionner, un texte qui légalise la minorité à vie des femmes ? L’Algérie n’est pas l’Iran, scandai-je. Les salles étaient bondées ; le sentiment de gagner nous submergeait.

Que nenni.

J’ai eu beau évoquer Rosa Luxembourg, Louise Michel, Olympe de Gouges, et son célèbre « Homme es-tu capable d’être juste ? ». J’ai eu beau rappeler le combat des Algériennes, Djamila Bouhired, Hassiba Ben Bouali, Djamila Boupacha, Abla M’Chentel, et un paquet d’autres femmes, qui payèrent de leur vie pour la souveraineté de l’Algérie, et la citoyenneté des femmes… Rien n’y fit.

J’ai même versé dans la démagogie. Si, si. Le Prophète n’aimait-il pas les siennes ? Ne les respectait-il pas ? Aïcha, son épouse préférée, ne guerroyait-elle pas aux côtés des hommes ? Sa fille, Fatima, n’avait-elle pas interdit à son mari Ali d’autres épouses ? Ainsi était le Prophète, qui sans doute savait que la misogynie était le pilier du fascisme religieux, soulignais-je à chaque intervention.

Cela ne servit à rien. Ça n’a servi qu’à m’embourber dans des problèmes sans fin. Lettres d’intimidation et de menaces. Lettres d’insultes et d’injures. Leçons de morales et fatwas…

Après les études, nous sommes retournés vivre chez nos grands-parents. La fermette était devenue une prospère exploitation. Nous avons trouvé du travail dans la ville d’à côté. Mon frère pratiquait au dispensaire, j’enseignais au lycée flambant neuf. Une année plus tard, nos grands-parents sont morts. L’un à la suite de l’autre. A la fin des funérailles, j’ai annoncé à mon frère mon intention d’habiter le logement de fonction qui me revenait. Le proviseur y avait installé un de ses cousins et refusait de me le céder. J’ai voulu me battre pour le récupérer, mon frère m’en a dissuadée. Bof, a-t-il dit, pourquoi aller t’enterrer dans ce bouge ?

Nous sommes tombés d’accord pour habiter ensemble. Nous nous entendions si bien. A Alger, en plus de nos activités politiques, nous avions les mêmes amis, les mêmes sorties, nous allions au cinéma, au théâtre, au restaurant, je me souviens du Caracoia, rue Didouche Mourad, de sa cour ombragée, des gambas, du vin blanc… Mon frère éclusait en fustigeant Montherlant et ses Jeunes Fille. Dire que c’est ici, à Alger, qu’il est devenu misogyne, s’indignait mon frère. Approuvaient nos amis. Vas-y, Yasmina, cite-le, s’adressait-il à moi avec fierté.

(…) or, il n'aimait que les filles saines et simples, comme Solange, c'est pourquoi cela lui était agréable d'avoir envie d'une femme détraquée, répondais-je avec plaisir.

Nous avons vendu l’exploitation de nos grands-parents et acheté une villa dans la ville où nous travaillions. C’était une petite ville, assez conservatrice, mais qui possédait la plus jolie baie de la région. Notre villa était modeste, mais coquette. Nous avions vue sur le petit port de pêche. La vie était douce. Nous la savourions comme si cette douceur devait cesser d’un moment à l’autre.

Et elle cessa.

Dès les premiers massacres, en 1990, nous avons blindé nos portes. Des amis d’Alger venaient se réfugier chez nous. D’autres perdaient la vie au détour d’une rue, à la sortie de leur travail, dans leur lit. Bien avant d’être abattu de deux balles dans la tête, au printemps 1993, Tahar Djaout était venu chez nous. Nous avons devisé toute la nuit. Lui, si peu disert, si discret, si humble, ce soir-là, derrière nos blindages, il a évoqué son voyage à Paris, la promotion de son nouveau roman, Les Vigiles, sa joie d’avoir reçu le Prix Méditerranée, sa visite au poète Mohamed Dib. Il semblait si heureux.

Quelques jours après l’assassinat de Tahar Djaout, mon petit ami, lui aussi journaliste, mit les voiles. Il s’installa chez un oncle, dans la région parisienne, le temps de se retourner. A l’aéroport, je lui ai promis de l’attendre. Il a dit, Promets de me rejoindre. Quelle que soit l’évolution des événements, que cette débâcle cesse ou non, je ne quitterai pas l’Algérie. Je ne laisserai jamais mon frère seul. C’est ce que je pensais, mais je l’avais gardé pour moi.

Les mois passaient et les massacres se multipliaient. Nous renforçâmes nos blindages, posâmes une alarme, et accueillirent de plus en plus de camarades d’Alger, d’Oran, de partout où la mort imposait son règne. Nos réunions se transformaient en noubas qui se terminaient aux aurores. La meilleure bravade à tous les fanatismes, disait mon frère.

Puis il tomba raide amoureux de la fille du juge. Contrairement à ses autres petites amies, la fille du juge ne venait pas chez nous. Ce qui m’intrigua.

—Tu la rencontres où, ton amoureuse ?

—Je ne la rencontre pas. Elle a des parents d’une sévérité à toute épreuve... Mais on s’écrit. Sa bonne nous sert de facteur.

—Roméo et Juliette ?

—Si on veut. En tout cas, c’est très excitant.

Un mois plus tard, mon frère convolait en justes noces. Malgré le couvre-feu, les parents de la fiancée réussirent à donner une fête. Ma belle-sœur était très jolie, et surtout très jeune, à peine vingt ans, j’ai tout suite vu le décalage entre elle et mon frère. Leurs discussions se limitaient aux commissions, au contenu du menu, à la déco de la maison... Lorsque mon frère discutait avec un de ses amis, au téléphone, ou avec moi, ma belle-sœur improvisait n’importe quoi pour l’interrompre et ainsi détournait-elle son attention. La diplômée en diversion, la nommais-je en secret. Parfois un conflit naissait entre eux qui ne durait guère longtemps tant son origine était futile, comme la cuisson des pâtes ou l’absence de raisins secs dans le couscous.

Au début de son arrivée chez nous, elle me parlait peu, mais poliment, Tu as encore veillé, tes cernes sont noirs comme le charbon, Tu es d’une maigreur maladive, ma pauvre Yasmina, reprends donc un peu de viande. Ainsi de suite jusqu’au moment où, forte de sa grossesse, et de son voile à la mode salafiste, sombre, ne laissant apparaître que ses yeux et ses mains gantés, elle a commencé à me provoquer, Ah, les vieilles filles, ou encore, Elles cachent bien leurs vices derrière leur soi-disant instruction... Et bien d’autres phrases assassines qu’elle lançait sur mon passage. Je ne répliquais pas, je n’en parlais pas à mon frère, persuadée que ses provocations finiraient par cesser, qu’en notre compagnie, mon frère et moi, elle gagnerait en maturité et changerait, qu’elle se rallierait forcément à nos idées, qu’elle se dévoilerait, qu’elle serait des « nôtres ». Et surtout qu’elle s’apercevrait de la complicité qui nous liait, mon frère et moi, et de l’amour sans condition que nous avions l’un pour l’autre.

Mais c’est mon frère qui se mit à changer. Ses jours de repos, il les consacrait entièrement à sa femme et aux parents de celle-ci. Il se rendait chez eux sans jamais m’inviter et ne les recevait qu’en mon absence. A la naissance de ma nièce, il invoqua je ne sais quelle excuse pour que je ne l’accompagne jamais à la maternité. C’est alors que je lui ai demandé pourquoi il évitait que je rencontrasse sa belle-famille. Il me répondit que je mon haleine empestait le tabac, que ma façon de parler ne convenait pas, que ceci et cela. Puis, un peu moins agressif, il a dit que le juge et sa femme n’avaient pas la même mentalité que la nôtre, qu’il valait mieux laisser le temps faire les choses, enfin, tu sais, les ragots, sa réputation à protéger, etc.

Au retour de ma belle-sœur avec le bébé, mon frère mit un terme aux visites de nos amis ; nos discussions se raréfiaient et ne se terminaient plus qu’en disputes, Tu ne respectes rien, Tu es une marginale, Regarde-toi, tu vieillis, tu enlaidis… Que des remarques qui ne lui ressemblaient guère.

Après l’agression qui faillit me coûter la vie, mon frère m’accusa de tous les torts, que j’attirais l’attention, que ma façon d’être ne pouvait que provoquer, que ces interviews que je donnais nous portaient préjudice. Puis il me conseilla de prendre exemple sur sa femme, tiens, si discrète sous son voile. Que j’étais la dernière femme à circuler dans la ville à tête et à mollets découverts. Ne l’avais-je pas cherchée, cette agression ? m’avait-il lancé.

Quelques jours plus tard, je pansais encore mes blessures, quand il me parla d’un prétendant. Un polygame riche comme Crésus, m’a-t-il dit, la voix enjouée.

—Tu ne manqueras de rien, tu arrêteras de travailler. Tu habiteras à Sidi-Bel-Abbès, poursuivait-il alors que j’écarquillais les yeux, ne sachant si je devais en rire ou m’en inquiéter.

—Sidi-Bel-Abbès ? dis-je, histoire de dire quelque chose.

—On dit qu’il y possède des palais, continuait mon frère, la geste royale. Un pour chacune de ses femmes. C’est mon beau-père qui a tout arrangé. Tu n’as qu’à dire oui, et à toi la belle vie !

—C’est une plaisanterie ?

A son visage qui s’était brusquement fermé, je compris qu’il ne plaisantait pas. J’ai alors éclaté de rire et mon frère entra dans une rage folle. Il a cogné les murs, jeté un vase sur le sol, brisé d’autres objets. Sa femme a surgi et il se calma.

—Tu as presque trente ans, les femmes de ton âge sont en train d’élever leurs enfants. Tu devrais être flattée, qu’un homme enfin veuille de toi, a-t-il soufflé en ramassant les débris de verre.

—Je suis ici chez moi, dis-je. J’ai aussi hérité…

Il me coupa :

—Vraiment ? Si je devais appliquer la loi, il ne te reviendrait que deux ou trois briques de cette maison.

— Ah oui ? dis-je avec ironie, contenant difficilement la colère qui vrillait ma gorge.

Et comme toujours, il sut lire dans mes pensées.

—Tu ne quitteras pas ce pays. Tu n’iras nulle part sinon à Sidi-Bel-Abbès. Et si tu résistes, je te garderai enfermée ici jusqu’à la fin de tes jours. N’oublie pas que j’ai et j’aurai tous les droits sur toi. Je suis ton tuteur légal. A vie. Point final.

Sitôt dit. Sitôt fait.

Interdiction de téléphoner, de sortir, de travailler. Il est allé jusqu’à demander au proviseur de me renvoyer. Respectueux des lois, le proviseur me renvoya. J’ai essayé de reprendre mon poste, d’alerter des camarades, j’ai envoyé des lettres, des télégrammes. En vain. S’ils n’étaient déjà pas déjà morts, nos amis étaient sous d’autres cieux ou n’habitaient guère chez eux, couchant çà et là, pratiquant ce qu’on désignait alors par « Le zapping », une façon de brouiller les pistes afin de mieux contourner la mort…

Le printemps s’écoula dans la discorde et le conflit. Pour déjouer le mariage avec le polygame de Sidi-Bel-Abbès, je me rasais la tête et les sourcils matin après matin. J’ai arrêté de me nourrir. Je me trimbalais en petite culotte à travers la maison. Le bébé, lorsque je l’approchais, pris de frayeur, poussait des hurlements à vous déchirer le cœur. Le reste du temps, je m’enfermais dans ma chambre où je lisais et fumais jusqu’à l’épuisement. Ma belle-sœur n’en pouvait plus. Elle me traitait de folle, ce que je croyais devenir, menaçait mon frère de s’en retourner chez ses parents si ma présence chez eux devait durer. C’est elle ou moi, sifflait-elle. Elle ne partit pas mais fit venir sa mère chez nous. Par précaution.

Puis vint ce jour d’août 1994. Lettre du tribunal. Partir sans bagages. Dans la nuit. Braver le couvre-feu. Risquer les barrages. Islamistes ou non. Atteindre Alger. Je trouvai refuge chez Faddia, à la casbah. De nouveau repérée, j’ai quitté la casbah et pratiqué le zapping, bivouaquant çà et là, chez des amis ou dans des hôtels de quartier.

Deux mois plus tard, la baie d’Alger s’éloignait au fur et à mesure que se répandaient mes adieux sur ses eaux bleues. Vingt quatre heures plus tard, Marseille apparaissait. Puis Djamel. Puis la gare Saint-Charles. Trois heures dans le TGV durant lesquelles j’ai retrouvé les odeurs de mon ami. Sa voix. Sa vie.

Puis la Gare Montparnasse. Puis la rue de Rennes. Puis un restaurant, La Rotonde. Une énorme tablée. Noria, Nadia, Fatima, Mohamed, Farouk, Naima, Ouarda, Yassine… Eparpillés. Déracinés. Souriants. Vivants.

Elle s’arrête et se relit. Elle pouvait maintenant rédiger.

Allongée sur le lit, peu vêtue, elle lisait (…) Fuir (…) Grandir… Est-ce ainsi (…) ?