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À la faveur de la marge

C’est une tâche difficile que de faire le portrait fidèle d’une littérature en quelques mots. Ainsi, au lieu d’un regard exhaustif des lettres québécoises actuelles, je propose d’attirer votre attention sur quelques oeuvres récentes qui font la singularité de notre «petite littérature », en ce sens qu’elle vit en marge de la capitale littéraire de la Francophonie (Paris) et de l’Amérique du Nord, dont la lingua franca est bien sûr l’anglais.

Après une longue période où elle s’est faite nationale, à l’instar de plusieurs littératures minoritaires, la littérature québécoise s’est lentement décentrée des idéaux collectifs et ouverte au monde. Les oeuvres en témoignent, attentives aux vies individuelles et aux regards personnels sur le monde auxquels les individusà portée universelle. Le récit introspectif offre à cet égard un espace intéressant pour plusieurs auteurs québécois, dont Nelly Arcan, qui s’est enlevé la vie en 2009, laissant derrière elle un projet littéraire atypique. Parmi les rares auteurs québécois à se réclamer de l’autofiction, Arcan a créé une véritable onde de choc avec la parution en 2001 de Putain (Seuil), la triste incantation d’une prostituée de luxe vendant son corps tout en condamnant sa propre servilité grâce au décalage de sa lucidité. Inspirée de son expérience mais n’ayant rien à voir avec le témoignage, Putain est un roman de l’indignité, une longue litanie étourdissante et inconfortable. La prose en spirale avec ses retours obsessionnels et ses redites mime par sa circularité le vide intérieur de la narratrice. Jouant avec les limites de l’impudeur, Putain tend un miroir effrayant de notre société corrompue, tyrannisée par l’obsession de l’image. En lice pour les prix Médicis et Femina, Putain fut le premier jalon d’une oeuvre avortée par la disparition précoce de l’auteure, après Folle, À ciel ouvert et Paradis, Clef en main.

Autre auteure intéressée par le genre introspectif, mais jouant cette fois avec ses codes, Nadine Bismuth a créé une parodie d’autofiction dans Scrapbook, après le succès retentissant de son recueil de nouvelles Les Gens fidèles ne font pas les nouvelles (Boréal, 1999). Après le succès retentissant de son recueil de nouvelles Les Gens fidèles ne font pas les nouvelles (Boréal, 1999), Nadine Bismuth a pour sa part créé une savante parodie d’autofiction dans Scrapbook (Boréal, 2004). Cette critique des milieux intellectuels inscrit l’auteure comme maître de l’ironie et de la satire sociale. Critique percutante de nos moeurs, Bismuth utilise le ton direct, les formules-chocs et une langue aux accents contemporains. Elle revient au genre de la nouvelle cynique et hyper-réaliste avec Êtes-vous mariée à un psychopathe (Boréal, 2009). Efficaces, ces satires douces-amères témoignent du vacillement d’une faune montréalaise plongée dans l’ennui et l’incompréhension d’une existence vidée de grands idéaux. Ces histoires saisissent en un franc coup d’œil quelques clichés forts de nos névroses modernes et s’avèrent d’un réalisme psychologique décapant.

Dans une tonalité plus classique, Sylvain Trudel  contribue au décentrement de la littérature québécoise avec un premier roman, Le Souffle de l’harmattan, où il invente un héros enfant adopté qui ne se sent nulle part chez lui et cherche une île appelée Exil pour renaître. Avec cette fable du déracinement, Trudel amorce une œuvre à la portée universelle, poursuivie avec un petit chef d’œuvre du genre de la nouvelle: La mer de la tranquillité (Les Allusifs, 2006). D’abord remarqué pour Le Souffle de l'harmattan (Quinze, 1986) etDu mercure sous la langue (Les Allusifs, 2001), Trudel revient en force avec ce recueil de petites fables, tragédies urbaines ou graves confessions qui forment une série de portraits saisissants de la nature humaine, marqués par une critique de la religion, des histoires de suicides et de meurtres. Ses personnages touchés par la grâce mais profondément sceptiques se rejoignent dans leur quête de sacré et leur face-à-face avec la réalité. Les peurs de l’enfance côtoient les angoisses de l’adolescence et la fatigue des vieux, à bord d’un même bateau chancelant. En proie à la violence d’une conscience trop aiguisée, l’homme chez Trudel cherche un espace entre ciel et terre et découvre une beauté qui transcende la douleur. Loin d’une quiétude aveugle, La mer de la tranquillité foudroie et inspire à la manière des grands poèmes, jetant un éclairage brutal mais lumineux sur la nature humaine, unie dans l’horreur comme dans ses leurres.  L’œil fulgurant du poète éclaire ainsi nos dormances et transcende la souffrance et l’ennui révélées chez Arcan et Bismuth par une rencontre bouleversante de toutes les solitudes humaines.

Retour aux sources de l’imaginaire

Loin du courantintrospectif, quelques auteurs ont renoué avec le roman traditionnel et remis à l’avant-plan l’imaginaire. L’étonnant fabuliste Nicolas Dickner a ouvert le bal en 2005 avec son fantasmagorique Nikolski (Alto). Trois mystérieux narrateurs, membres d'une même famille mais ignorant leur lien, partent en quête de leurs origines. Leur migration emprunte d’étonnantes trajectoires à la symétrie troublante. Ode au voyage à l’imaginaire débridé, Nikolski est une oeuvre érudite et foisonnante qui échappe aux genres et emprunte des éléments du roman policier, d’aventures et du road novel. Dickner crée un nouveau roman cartographique où les lieux et les parcours définissent les personnages. La littérature québécoise ne s’est jamais si bien exportée qu’avec ce roman cosmopolite, kaléidoscope d’images baroques, petit ovni littéraire traduit en dix langues. Suivra Tarmac (Alto, 2009), un roman sur fond d’apocalypse à l’époque de la chute du mur de Berlin où deux adolescents tapis dans un bungalow habité comme un bunker vivent un amour atypique sous la menace grandissante d’une attaque atomique. À cheval entre le réalisme et le fantastique, avec gravité, humour et fantaisie, Dickner poursuit une oeuvre imaginative et cosmopolite.

D’autres romanciers québécois s’inscrivent dans cette mouvance des réalités hors Québec. Tout récemment, Kim Thuy a fait les manchettes avec son roman Ru (Libre expression, 2010), qui relate les souvenirs d’une réfugiée vietnamienne au Canada. À l’automne 2010, Perrine Leblanc a aussi surpris avec L’Homme blanc (Quartanier, 2010), un roman qui suit un rescapé des goulags de l’Union soviétique.

Mais c’est vers l’oeuvre de Dominique Fortier que j’attire votre attention. Nourrie à un imaginaire sans bornes géographiques ni temporelles, Fortier a pris le beau risque de s'inspirer pour son premier roman de la dernière expédition du Britannique John Franklin, parti à la conquête du passage du Nord-Ouest en 1845. Du bon usage des étoiles (Alto, 2008)suit l’aventure menée par une bande d’Anglais qui ont l’arrogance de penser pouvoir défier la nature. Hérité de la tradition du roman du XIXe siècle, Du bon usage des étoiles préfère au récit intime le dialogue des voix. Fidèle au parti pris de faire du roman un observatoire du monde éclairé par différentes perspectives, Fortier mêle les narrations et réussit d’une main de maître à créer un roman à la langue classique et élégante, teintée d’une fine ironie. La quête parodique et tragique de ses Victoriens du XIXe siècle nous renvoient un miroir révélateur de nos vanités modernes.Son second roman, Les Larmes de Saint-Laurent, poursuit dans la lignée du roman omniscient avec trois histoires qui se font écho par un jeu subtil de correspondances. Ce triptyque raconte les vies de Baptiste Cyparis, seul survivant de l'éruption de la montagne Pelée en 1902; du mathématicien britannique Edward Love, spécialiste de la croûte terrestre, et d’une promeneuse de chiens montréalaise vivant à notre époque. Truffé d’images ludiques ou graves, d’une grande érudition et d’une poésie sublime, Les Larmes de Saint-Laurent confirme le talent et la rigueur d’une jeune écrivain qui construit une oeuvre d’envergure.

Voix forte et anticonformiste, Catherine Mavrikakis a pour sa part fait de l’autofiction un récit empoisonné qu’il faut réinventer, et ce grâce à un imaginaire axé sur l’aventure psychologique cette fois. Mavrikakis perce le paysage avec une oeuvre radicale et indignée, profondément inscrite dans les couleurs de l’Amérique, souvent noire, grise ou mauve, comme son ciel pollué. Le Ciel de Bay City(Héliotrope, 2008) raconte la jeunesse au Michigan dans les années 1970 d’une adolescente aux pulsions de mort qui cherche sa place dans le vide toxique et infécond de l’Amérique, luttant pour survivre avec le fardeau de la mémoire de ses ancêtres exterminés à Auschwitz. Mavrikakis poursuit depuis Deuils cannibales et mélancoliques (Trois, 1999) un procès contre l'Occident et sa cohabitation morbide et amnésique avec l’Histoire. Dans un style incendiaire, Mavrikakis crée un récit empoisonné sans compromis, plein d’une rage qui n’est pas sans rappeler celle d’un Louis Hamelin qui fit justement une entrée fracassante avec un roman intitulé La rage (Boréal, 1989). Depuis, ce prosateur brillant s’est attaqué au plus grand mythe de notre histoire politique contemporaine : la crise d’Octobre 1970, au centre de La Constellation du Lynx (Boréal, 2010). Cette fresque ambitieuse entre la parodie, le polar et le récit épique, tantôt ironique, tantôt lyrique, fait entendre les multiples versions de l’histoire en un vrai roman polyphonique et développe une réflexion sur l’histoire comme fabrication que la fiction permet de déconstruire. Dérangeant, le roman perce la chape de silence tombée sur ces tragiques événements.

Signe du métissage de la culture québécoise et de l’intérêt grandissant pour des réalités étrangères, une autre œuvre percutante, Parfum de poussière (traduction par Sophie Voillot de De Niro's Game, Alto, 2007) du Canadien d'origine libanaise Rawi Hage offre un portrait fracassé du carnage de la guerre civile libanaise. Bassam et Georges survivent tant bien que mal dans Beyrouth assiégée de contrebande et autres magouilles illégales. Puis, leur route se sépare, Georges rejoint l’effort de guerre, alors que Bassam préfère la fuite, mais sera capturé puis poussé à l’exil. De la chronique de guerre, le récit bifurque vers un chant contaminé par le rêve et l’hallucination. Sorte d’Iliade fantasmée, les délires de Bassam déambulant dans Paris expriment avec justesse l’errance de l’homme dépouillé de son âme, aveuglé par la poussière des « dix mille bombes tombées sur la ville », leitmotiv du roman qui traduit la démesure et l’indifférenciation des guerres. Ce récit fulgurant se promène entre le concret des massacres et l’appel d’un sacré dissolu, disséminant en parcelles d’ombre et de lumière l’humanité réduite en cendres.

Depuis la dernière décennie, les écrivains québécois ont puisé leur force de leur existence en marge, profitant d’une liberté moins accessible pour les littératures dominantes. À cet égard, le milieu littéraire québécois doit beaucoup à l’émergence de jeunes maisons d’édition qui ont dynamiser la scène du livre. Les Allusifs, fondé par Brigitte Bouchard il y a dix ans, a créé un catalogue presque exclusivement constitué de traductions étrangères qui fait la moitié de ses ventes en France. Ont suivis le Marchand de feuilles, dirigé par Mélanie Vincelette, incubateur de jeunes auteurs qui publie des textes novateurs et insolites. Antoine Tanguay a ensuite fondé Alto qui s’est projeté à l’avant-plan de la scène éditoriale en accordant une place importante aux littératures de l’imaginaire. Finalement, Héliotrope, une maison d’édition qui publie des textes expérimentaux, créé par Florence Noyer en 2007, et La Pastèque, spécialisée en romans graphiques et en bandes dessinées, contribuent à la vitalité des lettres québécoises. Condamnée par le nombre à être « petite », la littérature québécoise actuelle est autonome et tire parti de sa marginalité. La volonté de faire sa place sur le marché mondial au même titre que les littératures dominantes  tisse de forts liens entre les membres du milieu du livre québécois. Misant sur sa singularité, la littérature québécoise  rayonne hors de ses frontières.

Copyright  Elsa Pépin