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7 Sonnets irrationnels

Mélancolique

Je vais donc retrouver mes anciens horizons,
Cette odeur pas perdue des vents et des maisons.
J’ai l’air d’abandonner, mais n’ayez nulle crainte :

Si je quitte Paris, c’est pour le mieux aimer.

On incline à brusquer une banale étreinte.
Mais que vaut cet orgueil qui n’est plus de saison ?
Allez donc réunir le cœur et les raisons.
La ville, en souriant, laisse sa rude empreinte :

Si je quitte Paris, c’est pour vous mieux aimer.

Vous mieux aimer, je ne pouvais y croire, mais
Je vois bien qu’aujourd’hui le présent nous emporte.
Il me faut, pour vous voir, m’éloigner quelque peu
J’enferme mes regrets, puisque cela se peut,
Après avoir glissé ma clé sous votre porte.

 

Treizième

Poète, un jour ou l’autre, il faut, ne t’en déplaise,
Écrire le poème numéroté treize,
Avec la grande peur de voir le ciel s’ouvrir.

Je ne suis pas superstitieux, mais tout de même.

Le nombre treize, en d’autres temps, a fait périr
Les bergers de Sumer, ceux de Péloponnèse,
Les soldats de l’An II et la marine anglaise !
Du moins, ce sont des bruits que l’on a fait courir.

Pour moi, je n’en crois rien, non-non, mais tout de même

Je préfère ne pas hasarder de blasphème.
Si la libre pensée a pour moi des appas,
Je me méfie beaucoup des jeteurs d’anathème,
Et le treizième vers du treizième poème
Doit avoir des vertus que je ne connais pas.

 

Nostalgie

Je ne hanterai plus les graves officines
Où mes amis, tout doucement, prennent racines,
Racines que j’envie sous mes airs fanfarons,

Car, au-delà de tout, j’aime l’odeur des livres.

Si j’ai troqué la plume pour les mancherons
(C’est façon de parler, poétique et vaccine),
Si j’ai, dis-je, choisi les champs et les fascines,
Je n’ai pas renié mon sang d’écriveron :

Toujours, par-dessus tout, j’aime l’odeur des livres.

Ah, connaître à nouveau ce monde qui m’enivre !
Retrouver, chaque jour, mes cousins correcteurs !
Renifler le parfum froid des clichés de cuivre !
Revivre, enfin, la vie qui déjà m’a fait vivre,
Et, parbleu ! débarquer comme un triomphateur !

 

Modeste

Parfois, mes amis boudent, me font grise mine
Et me tournent le dos. Pour lors, je m’examine.
Par exemple, je crois qu’on me dit prétentieux.

Non vraiment, blague à part : je n’ai pas l’air modeste ?

Prétentieux ! Pas de reproche plus fallacieux !
Je ne juge jamais, ne tranche ou n’incrimine !
Sur les autres, jamais mon avis ne domine !
(Pourtant, presque toujours, c’est le plus judicieux.)

Objectivement, moi, je me trouve modeste.

Bien plus : considérez tel autre qui proteste
Et qui, probablement, se voit plus-que-parfait.
Écoutez-le parler ; sans cesse il admoneste,
Conseille, contredit, exhorte, manifeste !
Et c’est moi qu’on vient accuser de ce forfait ?

 

Gastronome

Je ne suis pas gourmand, mais j’avoue que, parfois,
Devant un mets choisi, volontiers je m’assois.
Ah, ne méprisez pas les plaisirs de la table !

Si le corps vaut l’esprit, le ventre vaut le cœur.

J’ai tendance à trouver le gibier délectable,
Grive aux raisins de mer, ou bien biche aux abois,
Mais je puis aussi bien hisser sur le pavois
L’omelette au jambon, délice incontestable.

Quand l’estomac est plein, on a du ventre au cœur.

Ainsi, de mes soucis, je serai le vainqueur
(Hormis, bien entendu, de ma crise hépatique).
D’autant plus qu’étranger au style enfant-de-chœur, 
Je ne refuse pas un verre de liqueur,
Ce qui me développe le zygomatique.

 

V

J’aimerais qu’un poème soit comme un caprice,
Un geste simple, sans calcul, sans avarice,
Le réveil nonchalant d’un jeune bois dormant.

Oui, mais encore : un seuil, une porte, un passage.

Ce qui unit sans bruit la limaille et l’aimant,
D’une morsure au cœur la brune cicatrice,
Le regard pâle de ma plus jolie lectrice
Quand elle court, le soir, retrouver son amant.

C’est bien ce que je dis : une porte, un passage.

A la vie, à la mort, un œil pas toujours sage,
L’horizon brisé par le geste du semeur,
Un baiser dérobé au creux de ton corsage,
Une oreille dressée vers l’éternel message
Et le silence obscur d’une intime clameur.

 

Ultime

Avec le dernier-né, s’achève la carrière
De cette poésie gracile et roturière
Qui tente d’animer des sonnets sans éclat.

Car je n’ai pas beaucoup de goût pour l’éloquence.

« Sans éclat », ce serait presque un apostolat,
La victoire en chantant, la trompette guerrière,
Si j’avais un petit la fibre aventurière,
Et quelques dons physiques pour le pugilat,

Sans compter un revenez-y pour l’éloquence.

Il n’en est pas question. Je n’ai pas la patience
Au temple parnassien de jouet les Samson,
Ni les bras, ni le poil, ni-ni l’impertinence.
Au demeurant, tout ça se veut sans conséquence,
Comme un vent du matin et comme une chanson.