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Lettre à Bouazizi

Cher frère,

Je t’écris ces quelques lignes pour te faire savoir que nous allons plutôt bien mais ça dépend des jours, parfois le vent tourne, il pleut du plomb, la vie nous échappe par tous les pores. A vrai dire, je ne sais trop où on en est, quand on est dans la guerre jusqu’au cou, c’est à la fin qu’on voit s’il faut faire la fête ou porter le deuil. Et là, vient la question cruciale : faut-il suivre ou précéder les autres ; les conséquences ne sont pas les mêmes, une victoire peut tourner court et il est des défaites qui sont le début de vraies grandes victoires. A ce jeu de la mort surprise, y a le temps d’avant et il y a le temps d’après, mais il y a un seul instant, extraordinairement fugace, pour se décider.

Regarde ces pauvres Yéménites qui se sont réjouis du départ en civière de leur misérable Saleh. Ils se sont dit : il est mort, nous allons enfin vivre. Mais le monstre est revenu à la vie, fou de colère, il sera sans pitié. Les Occidentaux hésitent à le lâcher. Pas de relève à l’horizon, il n’y a que des caciques à l’affût, des djihadistes en embuscade et des tribus armées jusqu’aux dents, on ne fait pas une démocratie avec ça.

Pareil ailleurs, les gens ne savent sur quel pied danser, Kadhafi désespère l’humanité, il refuse de mourir, Boutef désespère Dieu, il refuse de faire sa dernière prière, et que dire de l’Assad, il désespère la Mort, il tue plus vite qu’elle. Qu’il est long le printemps arabe et que les jours sont incertains.

Je ne dis rien sur la Tunisie, cher Mohamed, tu es le dernier que je voudrais vexer. Mais tu le sais, les caciques dans ton pays sont comme ça, increvables, malins comme des singes, doucereux comme des assureurs, ils te promettent d’une main ce qu’ils sont en train de t’enlever de l’autre. Ils le tiennent des Phéniciens qui étaient si rusés et si âpres qu’on se demande comment ils ont disparus, si vraiment ils ont disparus. Bourguiba le grand suffète n’était que sourires et belles manières, il déshabillait les gens par enchantement. Ce qu’il leur donnait n’était en vérité que choses leur appartenant en propre. Que la femme ait ses droits, quoi de plus naturel. C’est ce qu’il a réussi à faire, donner à la Tunisienne ce qu’elle tenait de Dieu et d’elle-même, la beauté, l’intelligence et la liberté. En Tunisie, on dit « Bourguiba nous a donné… », c’est une erreur, de ces erreurs qui mènent aux dictatures. Si quelqu’un te donne, un autre peut te le reprendre. Le Bourguiba a gardé le pouvoir 30 années, autant que le Moubarak et le Saleh, et c’est un Benali, sa créature, qui lui a succédé. Il est temps d’ouvrir les yeux, il n’y a de liberté que celle qu’on se donne soi-même. Si le successeur de Benali promet la liberté et la démocratie, il faut le chasser, c’est un dictateur. Les Tunisiens ont mieux à faire, n’est-ce pas, que de lui expliquer qu’ils se les sont données eux-mêmes, la liberté et la démocratie, et qu’ils attendent de lui une gestion saine du budget de l’Etat, le reste ne le concerne pas. Donc, pas de discours, pas de religion, pas de trémolos, des actes, point ! Et gare aux notables, ce sont des voleurs de révolutions.

Les autres bandits de la confrérie, les Bouteflika, les Moubarak, les Benali, les Assad et consorts, avaient bien tenté d’imiter Bourguiba, mais n’est pas Bourguiba qui veut, ils revinrent vite à leur vraie nature : le meurtre, la torture, le vol.

Jésus a dit quelque chose comme ça : Celui qui fait le vin n’est pas celui qui le boit. Toi, Mohamed, noble et courageux rejeton de Sidi Bouzid, tu as délivré l’étincelle, ta tache est terminée, il nous revient de finir le travail. Et, croix de bois croix de fer, nous le ferons, nos enfants vivront dans la paix que nous leur préparons.

Mais voyons le fond. Celui qui ne sait où aller, peut-il trouver le chemin ? Chasser le dictateur est-ce la fin ? De ta place, bienheureux Mohamed, tout près de Dieu, tu le sais, les chemins ne mènent pas tous à Rome, chasser le tyran ne donne pas la liberté. Les prisonniers aiment quitter une prison pour une autre, histoire de changer d’air et de gagner un petit quelque chose au passage. Et là, tu vois, j’ai peur pour nos révolutionnaires, ils manquent de perspective. En Algérie, en 88-89, nous avons chassé le dictateur Chadli, qui n’était pas le pire des bandits, et qu’avons-nous fait après, nous nous sommes jetés dans les bras des islamistes, nous nous sommes adonnés à corps perdus au trabendo, cette petite contrebande cancérigène, et, petits ruisseaux faisant les grandes rivières, nous avons fabriqué des trafiquants planétaires. Est-ce tout ? Que non, que non, nous avons abandonné nos enfants, ils sont allés nourrir les poissons en mer ou se sont perdus dans les cloaques de l’émigration clandestine, sur une promesse de vie stérile et courte. Et tout fiers, nous nous sommes accoquinés à un Bouteflika, le pire des bandits sur terre.

Cher Mohamed, si tu pouvais revenir, dis-leur que tu ne t’es pas immolé pour ça, tu voulais que la dictature et ses ombres, toutes ses ombres, le clanisme et le népotisme comme des camisoles de force, le racisme d’Etat et l’antisémitisme comme seul regard sur le monde, l’islamisme ou l’exil comme seules espérances, que toutes ces choses mortifères disparaissent de notre chemin et cèdent la place à la vie propre, tranquille, chaleureuse, amicale.

Cher Mohamed, cher héros, il n’est pas donné à la même personne d’allumer le feu et de cuire la soupe, mais il est juste que tous y trempent leur pain. Il nous faut nous libérer de nos maux mais aussi soigner les mesquins, les détraqués, les imams fous, les trafiquants. Sinon on remplacera une élite ignare et corrompue par une élite jargonneuse tout aussi profiteuse, vivant pour l’essentiel en Occident où la démocratie locale les accepte mal, car telle est la démocratie, elle ne reconnaît que les siens, ceux qui se sont battus pour elle. J’ai l’impression que les choses se passent ainsi dans ce monde arabe qui tente de se réveiller de plusieurs siècles de rêvasseries et de despotisme, mais c’est vrai que dans le fracas et la fumée des répressions on distingue mal le vrai du faux. L’urgent est impérieux, il empêche de voir loin.

C’est cela que je voulais te dire, cher Mohamed. Si tu pouvais te manifester pour nous éclairer, ce serait bien, Là-haut vous savez l’avenir du monde.

Boualem Sansal
Alger, en ce printemps 2011