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Le cri n’a pas d’alphabet

Aïcha Arnaout est une poète syrienne, qui vit à Paris depuis 1978. Elle écrit en français et en arabe et ses recueils ont été traduits en plusieurs langues. La première fois que je l’ai entendue lire, il y a plusieurs années, j’ai été interpellée par la pureté d’une poésie qui questionne loin notre présence au monde, avec sobriété et exigence. Nous avons souvent échangé, en particulier lors du Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice. Depuis le début de la révolte syrienne, Aïcha Arnaout ne compte pas son temps pour les revues de presse qu’elle fait circuler presque quotidiennement, les rassemblements et soirées de soutien auxquels elle participe. Elle a accepté de répondre à mes questions peu après une soirée de soutien organisée au Forum des Images à Paris.

Comment vivez-vous la révolte syrienne ? Vous attendiez-vous à ces manifestations quand elles ont commencé en mars dernier, après la révolution tunisienne et égyptienne ?

Non, je ne m’y attendais pas. Depuis presque un demi siècle, la Syrie est tenue dans une main de fer. Personne ne pouvait parler, personne ne pouvait bouger, personne ne pouvait avoir une opinion.  La répression de l’opposition et un lavage d’esprit en boucle se relayaient en permanence. La Syrie sous le règne des deux Assad est devenue une « Jamlakya », ce qui veut dire en arabe « république monarchique ». Ce terme a été inventé alors que Hafez al-Assad, Assad I, préparait son fils Bassel  à devenir président héritier.

Prenons le massacre qui a plongé la ville de Hama dans le sang durant 27 jours en 1982. Jusqu’à maintenant, nous ne savons pas le nombre exact des victimes. On estime qu’il y a eu entre 30 et 40 mille morts. On ne sait pas où se trouvent leurs corps. Ces personnes sont inscrites comme vivantes dans le registre de l’état civil, ce qui bloque toute démarche administrative qu’une famille veut entamer, comme pour l’héritage par exemple, en l’absence de l’un de ses membres. Ce massacre a été décidé sous prétexte d’étouffer le mouvement des Frères Musulmans, alors la plus farouche opposition contre le régime.  Mais c’est  toute une ville qui a été livrée à une indescriptible  politique de terre brûlée, les chrétiens n’ont pas été épargnés non plus.  Les églises ont été pillées, saccagées et détruites, les anciennes icônes volées pour être vendues ailleurs.  Il y a eu en Syrie quatre grands massacres sous le règne d’Assad père, le16 juin 1979 à Alep, le 10 mars 1980 à Jisr Elchougour,  le 27 juin 1980 à Palmyre et  le 2 février 1982 à Hama. Mais celui de Hama a été qualifié comme « l’acte le plus meurtrier d’un gouvernement arabe contre son propre peuple dans le Moyen-Orient moderne « (Wright, Robin, Dreams and Shadows : the Future of the Middle East, Penguin Press, 2008, p. 243-244). Il a été mené par Refa’at al-Assad, le frère de Assad I. On voit actuellement que  l’histoire se répète  par le biais de Maher al-Assad, le frère d’Assad II.

J’ajoute à cela que, malheureusement, les deux Assad et leur clan, étaient soutenus à l’étranger par les deux bords ; les progressistes ne voyaient que les slogans affichés par ce régime socialiste, démocratique, anti impérialiste, pro-palestinien, réformateur etc.   Et les pays libéraux fermaient les yeux au nom de concessions accordées sous la table, en échange d’intérêts stratégiques et économiques.

Alors, avec cet héritage sanglant d’arrestations, de détentions, de tortures, de viols et de meurtres, vous comprendrez pourquoi je n’imaginais pas que les poumons de la Syrie pourraient respirer à nouveau et que le bâillon qui cimente ses lèvres pourrait voler en éclats.

Durant la révolution tunisienne, j’étais seule à la campagne, dans ma retraite hivernale. Je suivais jour après jour ce soulèvement merveilleux contre la tyrannie, et je ne pensais pas à la Syrie. Le tour de l’Egypte est venu et j’en ai été à la fois exaltée, comme sous l’effet d’une  potion magique, et angoissée en même temps. Plusieurs coups de fils me reliaient chaque jour à un ami égyptien. Malgré tout ce qu’on voyait d’atrocités, il était rempli par un espoir qui illuminait sa voix. Il me disait toujours : « Bientôt la Syrie ». Je lui répondais : « Assez d’illusions, c’est impossible, c’est très loin ». Il répliquait avec insistance et détermination : « Si, tu verras, c’est pour bientôt ». Jusqu’à aujourd’hui, j’entends encore sa voix et je suis bouleversée. 

Au début, je n’en croyais pas mes yeux, j’étais comme hypnotisée dans une sphère onirique hors du temps et sans lieu. Les premiers jours m’étaient irréels, comme si je n’existais pas.Puis soudain, je me suis vue naître. J’ai dit à une amie, il y a plus d’un mois : « La révolution syrienne m’a fait naître ». Oui, c’est ça, j’en suis bien consciente et j’ai une profonde reconnaissance à  ce grand peuple qui m’a permis de voir le jour.

Ce n’est pas du chauvinisme quand je dis « grand peuple », loin de là.  La preuve, c’est que je suis née à Damas de parents albanais émigrés. Pourtant, mon destin est lié au destin de ce peuple, et mon sang s’est apparenté au sien. Je vis cela biologiquement sans aucune ambigüité.

Ce bouquet de flammes de « Bouazizi » a ravivé l’aspiration à la liberté en Tunisie, puis il y a eu Khaled Saïd  en Egypte. Ensuite sont venus les tendres doigts aux ongles arrachés de treize enfants arrêtés et torturés pour attiser la révolte syrienne. Ce sont des étincelles en apparence mais un regard tellurique montre bien que c’est une véritable artère sismique qui s’étend sous les pieds des régimes despotiques de toute la région. Regardez la Libye où la révolte suit son chemin tant bien que mal, le Yémen et le soulèvement de Bahrein enterré vif par l’armée d’un voisin, celle d’un pays aussi répressif  que l’Arabie Saoudite. C’est un royaume érigé par des briques religieuses et dressé par les bâtons des « Moutawe’a », alliés fervents de la famille royale. Tous les pays occidentaux n’y voient pas l’absence de leur « chère démocratie » et préfèrent fermer les yeux au nom d’intérêts  communs.

Partout dans les pays arabes il y a actuellement des braises contestataires à différentes hauteurs sous la cendre. Les rois et les princes de la région ont bien conscience de ce phénomène, sinon, comment expliquer, à ce moment précis de l’histoire,   l’adhésion du Maroc et de la Jordanie au Conseil de la Coopération du Golfe ? Ne sommes-nous devant une « l’alliance des royautés », comme ce fut le cas au temps de la révolution française ?

Comment voyez-vous la suite du mouvement dans les prochaines semaines  alors qu’une répression d’une cruauté inouïe continue de s’abattre sur des manifestants qui demandent pacifiquement la chute du régime, la démocratie?

 

Malgré l’espoir, nous sommes encore dans l’inconnu. La détermination pacifique du peuple syrien et sa cohésion ethnique et confessionnelle donne des raisons d’envisager l’avenir avec optimisme.  Mais le régime « assadiste » poursuit sa politique de violence inouïe, sème des mensonges dans les médias pour brouiller les esprits et discréditer la révolte. Il lance un appel à un « dialogue » avec une soi-disant opposition, pour se blanchir autant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Ce régime en agissant sans mesurer la gravité de ses actes risque, à lui seul, de conduire le pays vers l’irréparable.  Vous savez, quand quelqu’un est vraiment coincé, il se moque complètement des conséquences de ses actes. Je me demande s’il ne finira pas par donner le coup de grâce à lui et au pays tout entier. De toute façon, ce régime répète depuis longtemps : «  C’est moi ou le chaos ». Et si c’est le chaos qui advient, j’en tiendrai le régime pour seul responsable. Toutes les charges d’accusation sont réunies et plus que suffisantes.

Ce régime affairiste fait miroiter des promesses fallacieuses pour gagner du temps, oubliant qu’il prolonge ainsi son agonie. Prenons par exemple l’état d’urgence qui a perduré quarante-cinq ans en Syrie.  Dès qu’Assad II l’a levé verbalement, sous la pression de la rue, la violence contre les manifestants et les opposants a repris de plus belle. 

Au début le peuple demandait la liberté, la démocratie et l’état de droit. La cruauté de la réponse du régime et le maintien du langage de la violence sécuritaire a mis en cause sa légitimité, déjà défaillante depuis l’accession au pouvoir de Bachar,  lorsqu’il a hérité de la présidence de son père en 2000. Un quart d’heure a suffi pour changer un article de la constitution permettant ce legs. Une grande partie de la population a accepté à contrecœur cette manœuvre, espérant des jours meilleurs avec un jeune président.

Maintenant, c’est la chute de pouvoir que nous revendiquons, tous, à l’intérieur comme à l’extérieur, le jugement des responsables pour crimes contre l’humanité. Le bilan de ces quatre mois est lourd : 1800 morts, dont 100 enfants, 16 000 détenus, 15 000 réfugiés. Le nombre de disparus est incalculable.

Et en plus du déchaînement de l’appareil sécuritaire, qui compte 17 sections, de la division 4 de l’armée conduite par le frère de Bachar, et les « Shabbihas », mercenaires assoiffés de sang qui travaillent pour le compte de la famille Assad, il y a les bâtons dans les roues de la Russie, la Chine, le Brésil et d’autre pays, aveuglés systématiquement par leur position, empêtrés dans des idées qu’ils refusent de faire évoluer.  

Mais le peuple syrien est déterminé à aller jusqu’au bout, par des manifestations pacifiques et des grèves générales. Les gens s’organisent en comités de coordination dans toutes les villes. Un peuple qui brave la tyrannie sans peur de la mort ne reviendra jamais en arrière.  Nous avons vu, durant le premier mois de la révolte, des manifestants sortir avec leur linceul sur l’épaule. Maintenant ils ne les portent plus. Ceux qui meurent pour une noble cause peuvent être enterrés sans linceul.

Il me faut parler aussi des défilés des pro-Bachar organisés par le régime lui-même. On y trouve des partisans et des agents de sécurité en civil, et aussi des étudiants, des lycéens et des employés du service public obligés de sortir, pour manifester « spontanément  » leur soutien à Bachar, sous peine de perdre leur emploi où d’être sanctionnés dans leurs études. Une simple comparaison entre ces défilés et les manifestations populaires montre la réalité des choses : d’un côté les défilés de gens aisés,  des cortèges de voitures de luxe, escortés par les agents de sécurité et de l’autre côté, les manifestations d’un large éventail de la population agressée par les mêmes agents de sécurité. On dit d’ailleurs qu’en Syrie, le peuple n’est en sécurité qu’en l’absence des services de sécurité. Ça veut tout dire, non ?

Quelles sont pour vous les spécificités de la révolte syrienne ?

Tout d’abord, j’aimerais souligner que le printemps arabe est, d’une manière générale, empreint des mêmes spécificités sous des formes locales différentes, dues à la nature du pouvoir en place. En ce qui concerne la Syrie, on trouve :

1/ La légitimité de revendications qui sont d’ailleurs conformes à  la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Si on lit le 3ème paragraphe du préambule : « Considérantqu'il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression, », on comprendra aisément les raisons de la révolte en Syrie.

2/ L’aspect pacifique de toutes les manifestations, malgré l’acharnement du régime  à étouffer la voix de la liberté : des bras nus contre les canons des fusils et des chars, des rameaux d’olivier face aux flingues. La détermination du peuple à maintenir, durant ces quatre mois sanglants, cet aspect pacifique, qui donne à sa révolte une dimension héroïque. Oui, j’insiste ici sur le terme « héroïque » pour rendre au peuple syrien l’hommage qu’il mérite.

3/ L’aberration du régime « assadiste » et l’absurdité de son raisonnement : La sauvagerie du régime s’est révélée quelques jours avant le début de la révolte. Cette sauvagerie a été aussi l’étincelle qui a éveillé la conscience des Syriens et les a poussés à se soulever pour briser leur joug. Ce sont les doigts de treize enfants qui ont tourné une page dans l’histoire de la Syrie. Des enfants qui, imitant les slogans tunisiens et égyptiens qu’ils voyaient à la télé (non officielle évidemment), ont écrit sur les murs de l’école « à bas le régime » alors que la révolte syrienne n’avait pas encore vu le jour. Ces enfants ont été arrêtés et on leur a arraché les ongles. Ce sont ces doigts sans ongles qui ont tiré la révolte syrienne de son hibernation.

J’ajoute à cela, la duplicité du régime. On la voit dans son déchaînement médiatique lancé sans répit d’une part pour discréditer la révolte, et de l’autre pour légitimer la violence contre la population. Depuis la carotte d’une réforme fantôme jusqu’à l’appel au « dialogue », avec pour seuls interlocuteurs, des bouffons nommés opposants et des chars à deux coudes, l’un encerclant les villes et tuant la population et l’autre posé sur la table d’un dialogue qui est en vérité un monologue.

N’oublions pas que le soi-disant président a commencé par minimiser les premières revendications du peuple.

4/ L’absence de conflit interconfessionnel et ethnique. Il nous suffit d’écouter ce que disent les manifestants dans toutes les villes et de voir comment ils se regroupent pour constater que le corps citoyen s’est constitué, faisant face au  matraquage mensonger du régime. La population vise la cohésion et non la  cohabitation dont le régime se prétend le seul garant.

Certains disent que si les manifestations ont les mosquées pour point de départ, c’est qu’elles sont liées aux islamistes. Il faut savoir qu’en Syrie tout regroupement dans la rue est interdit depuis l’instauration de l’état d’urgence.  Il y a deux lieux où ils étaient tolérés : les stades et les mosquées. On a annulé tous les matchs dès le début de la révolte, mais on n’a pas pu fermer les mosquées. Alors chaque vendredi, on a vu la foule des manifestants sortir des mosquées. J’ai plusieurs amis chrétiens ou musulmans non-praticants qui vont à la mosquée pour pouvoir manifester. Mais maintenant la contestation a pris tant d’ampleur que la foule sort tous les jours pour manifester sans passer forcément par la mosquée.

Vous vivez à Paris et vous êtes très impliquée dans tout ce qui se passe en ce moment.  Comment s’articule votre action avec celle qui est menée depuis l’intérieur de la Syrie ? On a beaucoup parlé dans les autres révoltes arabes du rôle joué par Internet, Facebook ou Twitter.  En est-il de même en Syrie ?

Tout d’abord, il faut prendre en considération les aspirations et les revendications du peuple de l’intérieur et rester fidèle à sa voix, sans y ajouter des ingrédients personnels qui pourraient dévier de la réalité sur place. La parole doit rester à celui qui paye de sa chair et de son sang le prix de la liberté. Alors pour l’écouter et savoir ce qui se passe, des amis et moi-même nous sommes en contact - direct ou indirect et tant bien que mal - avec nos amis là-bas. Il y a aussi tous ces moyens de communication que vous citez. C’est fabuleux ! Ces moyens ont révolutionné le monde et sont devenus récemment le support indispensable des nos révolutions. Mais il ne faut pas oublier que le régime syrien a fait du pays une vaste prison où il œuvre à huit-clos. Il assiège les villes avec ses chars et ses blindés, il coupe l’électricité et l’eau, contrôle les coups de fils, arrête l’internet, pirate certains sites ou pages Facebook et il bloque YouTube et d’autre services. Il y a un mois, j’ai appris que les agents de sécurité et le service de renseignements arrêtent des internautes et les torturent afin d’avoir accès à leurs mots de passe, pour pouvoir ensuite changer les données de leurs pages ou leurs sites. Le régime a une armée d’internautes pour pirater ou rédiger des commentaires sur des articles, des commentaires assez indécents et  agressifs. Je commence à bien reconnaître leur style. De l’autre côté, on voit comment les jeunes de la révolution, avec leur esprit moderne et leurs connaissances technologiques, savent faire face et piratent à leur tour les sites officiels avec plaisir et enthousiasme. Un duel virtuel sans armes et à visage cachés.

Aucun journaliste ne peut entrer pour couvrir les événements dans ce vaste huis clos. Tous les moyens médiatiques extérieurs sont discrédités et condamnés d’avance par le régime. Confrontée à cette situation, la population a décidé de compenser l’absence des médias par un « journalisme tout terrain ». Ces reporters inexpérimentés avec leurs moyens de bord rudimentaires ont changé notre regard. Nous sommes face à un nouveau phénomène et les Syriens font un travail énorme au risque de leur vie. 

Que pensez-vous du regard porté par le reste du monde sur la situation en Syrie ? Stéréotypes et une grande méconnaissance du monde arabe sont encore très prégnants, et nuisent ainsi à un élan de solidarité plus fort, plus puissant.

J’ai dit une fois que le monde a des œillères, non pas uniquement seulement pour la Syrie, mais aussi pour d’autre peuples qui luttent pour leur liberté et leurs droits et leur indépendance, notamment le peuple palestinien.

Regardons d’abord les choses de l’intérieur : la Ligue des Etats Arabes et son silence suspect en ce qui concerne la Syrie. Cette organisation devrait changer de nom et s’appeler « la Ligues des gouvernements Arabes ». Elle afficherait ainsi son vrai visage.

J’ai appris que le 12 juillet, le Fond Arabe pour le Développement Économique et Social, dont le siège est au Koweït, a octroyé à la Syrie 30 millions de dinars koweitiens, sous forme de dette, pour financer une centrale électrique à Deir Ezzor. Que signifie ce projet de production d’électricité alors que l’armée syrienne encercle les villes syriennes et coupe le courant et l’eau ? 

Concernant l’Occident, il y a eu des démarches qui sont allées de condamnations timides à des sanctions sérieuses, entamées par l’Union Européenne. La France et l’Angleterre, soutenues par l’Allemagne et les Etats-Unis, ont incité la communauté internationale à voter la condamnation du régime syrien et l’application de sanctions efficaces. Mais le véto  de la Russie et de la Chine a fait avorter leurs efforts.

Le peuple syrien se trouve pratiquement seul. Les comités locaux de coordination en Syrie appellent  tous les pays du monde et les organisations de la communauté internationale à œuvrer pour une sanction sérieuse du régime syrien et à l’isoler complètement, en cessant toute représentation et tout contact avec lui, même pour des négociations,  et ce jusqu’à ce que régime se montre prêt à quitter le pouvoir, à laisser une instance approuvée par le peuple conduire le pays à la stabilité d’un état libre et démocratique.  

Alors, où en sommes-nous ? Les peuples arabes sont solidaires du peuple syrien, tandis que leurs gouvernements sont plutôt du coté du régime. Les peuples occidentaux sont peu solidaires. Certains sont ignorants des faits et animés  par une islamophobie infondée, ou par la crainte du terrorisme qui habite leurs esprits depuis le 11 septembre. D’autres s’intéressent peu au sort des peuples dans le monde. Puis il y a des sympathisants qui n’arrivent pas  à prendre une décision claire et nette, étant donné la complexité de la situation, et d’autres qui épaulent activement la lutte pacifique des Syriens.

Il y a une chose importante à souligner noir sur blanc, c’est que le peuple syrien refuse catégoriquement toute intervention militaire. Une ingérence de cette nature serait une porte ouverte sur  l’abîme.

Quel est le rôle du poète, du romancier dans la situation présente ?

Pour moi l’écrivain doit être du côté de l’humain, de la justice et des principes universels des droits de tout être vivant à la dignité, au respect et au bien-être. Je parle ici de sa position par rapport au monde, de ses idées, et non pas bien évidement  des sujets qu’il traite. Il doit être libre, mais le fil conducteur sous-jacent dans son œuvre porte les empreintes de ses principes. Ainsi pendant que Picasso travaillait son Guernica et exprimait sa colère, Matisse peignait des fleurs qui apaisaient les esprits tourmentés par la guerre. Pourtant, ils étaient tous les deux du même bord.

Dans la situation tragique de la Syrie et comme l’écrivain doit rester intègre et fidèle à lui-même, il doit être aux côtés du peuple et faire son possible pour se mettre à la disposition de moments qui sont historiques, aussi bien par son écriture que par d’autres formes d’action qui sont à sa portée. Le champ d’action d’un écrivain ou d’un artiste dépend de sa personnalité, d’où découlent son propre style et ses choix.

Le printemps arabe est un terrain riche en expériences diverses et en émotions nouvelles et intenses. En ce qui concerne la Syrie, le peuple lui-même a composé des chants expressifs  et écrit des poèmes inspirés par le vécu. Il y a aussi les jeunes qui, avec leur talent, leur humour noir et dans un langage espiègle, introduisent de nouvelles formes d’expression.

Je n’arrive pas à comprendre comment certains restent silencieux et ne répondent pas à cette situation historique.  Je ne leurs demande pas d’écrire mais au moins de ne pas se cacher derrière un mur opaque à décortiquer des chiffres sur une page de calculs. C’est une étape de l’histoire où « la parole devient d’or », contrairement au dicton qui veut qu’elle soit d’argent, et le silence d’or. 

Qu’écrivez-vous en ce moment ? Peut-on écrire la révolte alors qu’elle est en cours ? Vous engage-t-elle vers une écriture de l’urgence ?

J’écris des cris, des idées soudaine, des phrases éparpillées sur des dizaines de bouts de papier posés sur ma table de travail, des phrases à côté de numéros de téléphone, le nombre journalier des victimes, des notes en tous genres, des listes de noms de ceux qui ont été arrêtés, de ceux qui ont disparu. Je passe une grande partie de mon temps derrière l’écran, je communique par mail et par téléphone. J’envoie et reçois énormément de messages chaque jour.  Il y a aussi les réunions et d’autres activités afférentes.

Il m’arrive d’écrire dans l’urgence. Le lendemain je m’aperçois que le peuple syrien m’a déjà largement dépassée et je constate que mon écriture de la veille est devenue ridicule, caduque. Je vis comme dans un magma liquide où les vortex peuvent me surprendre à tout moment.  Je ne vous dirai pas combien de temps je passe à regarder les manifestants, ces individus dont ma mémoire dévore les visages, dont mes yeux boivent la couleur des vêtements et épongent l’inclinaison des rayons du soleil sur leurs corps, à quelques degrés près.  Ces inconnus que je reconnais un par un, je leur parle pour dire combien je les aime et je les admire et je pleure dans un étrange mélange de joie et de colère à les voir de l’autre côté de la vie sans que je puisse les rejoindre.

Je continue à les écouter, à leur parler tout en sachant qu’ils ne m’entendent pas et qu’ils ne reconnaîtront jamais ma voix. Ce sont des moments si particuliers et ils me captivent.

C’est l’urgence qui m’engage, non pas uniquement l’écriture de l’urgence ; j’ai écrit trois poèmes-cris, un en arabe et deux en français. Mais en même temps je fais d’autres choses plus concrètes, quelques minuscules gouttes en comparaison de ce que font les Syriens de l’intérieur. Voilà qu’ils entament le cinquième mois avec encore plus de détermination, toujourspacifiquement, tout en sachant que le prix sera exorbitant.

Vous écrivez en arabe et en français. La situation actuelle influe-t-elle votre rapport à la langue d’écriture ?

Non, pas du tout, le cri n’a pas d’alphabet, il est le même dans toute les langues. Cela dépend du premier flash qui se reflète sur mes neurones.

Même quand je leur parle, il m’arrive quelques fois de le faire en français, une langue qu’ils ne comprendraient peut-être pas !

Un mouvement international d’artistes, d’écrivains,  de poètes, de cinéastes aurait-il un rôle à jouer en ce moment pour soutenir la lutte en cours ? Sous quelle(s) forme(s) ?

Le fait de montrer à l’autre qu’il n’est pas seul et qu’on partage avec lui ses peines et ses aspirations, cela lui redonne de l’énergie sur le plan moral. Étonnamment c’est aussi physique, cela ressemble au transfert thermique qui est lié à l’entropie, deuxième principe de la thermodynamique.

Oui, montrer notre solidarité au peuple syrien sous des formes différentes, celles qui conviennent à chacun,  c’est aussi apposer notre signature pour un destin commun sur le plan humain. Nous avons, tous, une urgence à accomplir dans l’état actuel ; un mouvement mondial bien articulé et destiné à l’humanité toute entière.

Commençons par la Syrie et repensons le monde.